Elles sont partout : aux terrasses des restaurants, dans les bars, les bureaux et même sur nos écrans, dans les feuilletons de ramadan. Les cigarettes électroniques, commercialisées par des centaines de jeunes marques comme Juul ou Vaporesso, essaiment depuis environ quatre ans sur le marché libanais. Depuis peu, ces vaporisateurs de liquide nicotiné jouent également des coudes avec une autre innovation des géants du tabac, les “produits au tabac chauffé” (PTC). La Iqos de Philip Morris International (PMI), la Glo de British American Tobacco (BAT) ou encore la Ploom de Japan Tobacco International (JTI) connaissent un succès croissant dans le troisième pays au monde avec la plus forte concentration de fumeurs.

Si leur consommation est tolérée, ces alternatives 2.0 à la cigarette traditionnelle, présentées comme moins nocives pour la santé par les entreprises qui les commercialisent, sont officiellement interdites à la vente sur le territoire libanais. Pour s’approvisionner, les consommateurs doivent donc se tourner vers l’étranger, le duty free de l’aéroport de Beyrouth, échappant partiellement à cette proscription, ou le marché noir.

Et les prix sont généralement élevés. « Pour les vaporisateurs, il faut compter entre 40 et 140 dollars selon le type d’appareil, et entre 20 et 30 dollars pour les recharges », explique un vendeur de vêtements à Tarik el-Jdidé, qui installe ses étals de e-cigarettes au fond de sa boutique. « La demande est forte, mais nous ne pouvons pas toujours la satisfaire ; l’acheminement de la marchandise est complexe », explique ce commerçant qui écoule une dizaine d’appareils par jour, sans compter les ventes de recharges. Pour le tabac chauffé, et en particulier la Iqos, les prix sont encore plus élevés : autour de 200 dollars pour la dernière version de l’étui électronique sur internet et 35 dollars pour une cartouche de sticks de tabac à chauffer à l’aéroport.

La première tentative de réglementation de ce phénomène remonte à 2013. Le ministère de la Santé avait alors reçu une demande d’autorisation pour l’importation et la commercialisation de cigarettes électroniques en tant que substitut nicotinique permettant de lutter contre l’addiction au tabac. Mais sur l’avis d’un comité technique, estimant que la cigarette électronique n’était pas un médicament mais un produit équivalent à la cigarette normale, cette demande avait été refusée.

Deux ans plus tard, en 2015, le ministère des Finances reprend la main. En tant qu’autorité de tutelle de la Régie libanaise des tabacs et tombacs – qui détient le monopole de la distribution des produits tabagiques au Liban –, il définit le régime d’importation des e-cigarettes, en incluant sous cette dénomination à la fois les dispositifs de chauffage de liquides aromatisés et les produits de tabac chauffé. Ironiquement, les deux textes ont été signés par la même personne, Ali Hassan Khalil, successivement ministre de la Santé puis des Finances. « Les deux ministères ont des intérêts divergents », justifie-t-on laconiquement à la Régie.

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Mais trois ans après, elles ne sont toujours pas sur le marché légal. Reste un point de blocage selon la Régie libanaise des tabacs et tombacs : la détermination du régime de taxation de ces produits.

Cette décision n’a rien d’anodin. « Il faut choisir entre le maintien de droits d’accise et de douane de 113 % comme pour les cigarettes classiques, ou une taxation inférieure qui donnerait un coup de pouce à ces dispositifs, si tant est qu’on les considère comme des outils de sevrage moins nocifs pour la santé », résume Georges Hobeika, le secrétaire général de la Régie.

Outil de sevrage ou nouvelle addiction?

Les producteurs plaident naturellement pour un cadre fiscal favorable, notamment les multinationales qui n’ont pas intérêt à ce que leurs nouveaux produits soient assimilés à du tabac, même s’ils en contiennent. Iqos génère des marges supérieures aux cigarettes classiques dans les pays où le régime de taxation est favorable comme le Japon, déclarait le directeur des opérations de Philip Morris International, Jacek Olczak, à Bloomberg, en avril.

Le ministre libanais de la Santé, lui, ne fait pas différence entre les cigarettes électroniques, qui peuvent contenir plus ou moins de nicotine, et les produits du tabac chauffé. « Je les considère comme tout aussi dangereux que la cigarette classique, nous n’avons aucun recul sur leurs effets sur la santé », estime le ministre Jamil Jabak, spécialiste en médecine interne. « Ce faisant, je m’aligne sur l’avis émis par l’Organisation mondiale de la santé. »

L’OMS est effectivement très ferme à l’égard des produits du tabac chauffé, « nécessitant davantage d’études indépendantes », mais plus modérée sur la cigarette électronique. « De grandes variations existent dans la nature de la toxicité des composants et émissions », explique-t-elle dans un rapport de 2014. Elle reconnaît que certains types d’e-cigarettes peuvent être moins toxiques pour le fumeur « en cas d’usage contrôlé par un fumeur adulte » et « comme moyen de substitution total à la cigarette ». La question sanitaire reste malgré tout très controversée dans l’ensemble du corps médical (voir encadré).

Un ministère de la santé impuissant

Au Liban, même si le tabac est un facteur de risque pour deux des trois cancers les plus répandus – la vessie et le poumon – et que les dépenses liées à ces maladies coûtent plus de 200 millions de dollars chaque année au contribuable, les autorités sanitaires n’ont pas leur mot à dire. « Nous n’avons aucun avis à émettre sur ce choix, ce n’est pas la prérogative du ministère de la Santé », se désengage Jamil Jabak.

C’est en effet la Direction générale des douanes qui doit trancher. Sa décision pourrait être rendue dans les prochaines semaines, affirme la Régie. Contactée par Le Commerce du Levant, celle-ci n’a pas donné suite. « Il est très étonnant que cette décision revienne à une organisation n’ayant aucune expertise médicale », déplore le Dr Ghazi Zaatari, à la tête du groupe d’étude de l’OMS sur la réglementation des produits du tabac (TobReg).

Le rôle du ministère de la Santé se limite, lui, aux conditions de vente de ces produits. En particulier, il devra statuer sur les messages d’avertissement de santé qui y seront apposés. « Ce produit du tabac n’est pas sans risque et est addictif », lit-on pour l’instant sur les Heets, les sticks de tabac de la Iqos, à l’aéroport. « Les produits du duty free sont soumis à une réglementation différente. Sur le marché libanais, les messages seront plus forts », promet Jamil Jabak.

Le médecin assure par ailleurs que les “vapes” et les PTC seront soumis à la loi antitabac. Entrée en vigueur en 2012, elle régule en théorie la mise en vente, la promotion et la consommation de tabac dans les espaces publics. Le texte n’est cependant que partiellement respecté aujourd’hui. « Elle sera remise en application », s’engage le ministre.

Manque d'encadrement

Mais, même appliquée, la loi 174 ne répond pas à tous les enjeux de la cigarette électronique. Elle n’aborde notamment pas la question des niveaux de nicotine – molécule responsable de la dépendance tabagique – dans les recharges de “e-liquide”.

L’Union européenne, par exemple, a fixé dans une directive applicable à ses États membres depuis 2016 un objectif de concentration maximale de nicotine de 20 mg/ml de “e-liquide”. Aux États-Unis, où la limite n’a pas été fixée, cette concentration peut grimper jusqu’à 50 mg/ml, en particulier pour la Juul, première sur le marché.

L’autorité de santé américaine, la Food and Drug Administration (FDA), envisage, elle, de durcir les conditions de mise en vente des recharges de liquide aromatisé, décriées pour leur succès auprès des jeunes non-fumeurs. Selon une étude publiée en décembre par le National Institute on Drug Abuse, plus d’un lycéen sur trois affirme en effet avoir vapoté en 2018. Une proportion en hausse de 10 % sur un an et dix fois plus élevée que pour la cigarette classique. « Face au désastre sanitaire, la FDA veut faire marche arrière », commente Ghazi Zaatari.

Le Liban ne semble cependant pas prêt à tirer les leçons de ces expériences. « Le comité de lutte contre le tabac, sous la direction du ministère de la Santé duquel je suis membre, ne s’est même pas réuni depuis quatre ans », regrette Ghazi Zaatari.


Moins nocifs, vraiment ?


« It’s time to Unsmoke » (il est temps de “défumer”), lançait Philip Morris International (PMI) en mai à l’occasion de la Journée mondiale sans tabac. Une campagne dénoncée comme “cynique” par le chef de l’Initiative sans tabac l’Organisation mondiale de la santé (OMS) Vinayak Prasad.

Comme pour les cigarettes électroniques, l’argument du risque réduit est au cœur de la stratégie de vente des produits de tabac chauffé.

PMI présente ainsi son produit-phare, la Iqos, comme 90 % moins nocif que la cigarette conventionnelle L’industriel affirme avoir dépensé plus de 4,5 milliards de dollars en recherche et développement pour en arriver là. « Nos travaux ont montré que le danger provenait principalement de la combustion », explique Karine Abdelnoor, directrice des affaires extérieurs de PMI pour la région Levant. « Nous avons donc cherché à développer un système différent, tout en reproduisant le rituel associé à la cigarette. » D’autres géants de l’industrie du tabac, à l’instar de Japan International Tobacco, avec la Ploom, et British American Tobacco, avec la Glo, ont aussi développé des produits similaires.

Peu d’études indépendantes sur ce procédé sont cependant disponibles à ce stade. Un problème soulevé par l’autorité de santé britannique, la Public Health England (PHE), qui précise que des travaux de recherche sont encore nécessaires « sur les risques relatifs aux produits du tabac chauffé pour les consommateurs et les personnes les entourant ».

Les cigarettes électroniques à base de liquide, contenant plus ou moins de nicotine, en revanche, sont moins controversées. L’organisme public britannique les considère comme étant 95 % moins nocives que la cigarette traditionnelle, et les promeut comme une alternative au tabac.

L’OMS est plus réservée, mais admet, dans un rapport publié en 2014, que certaines cigarettes électroniques peuvent, sous contrôle médical chez le fumeur adulte, réduire les risques lorsqu’elles sont totalement substituées à la cigarette.

Une grande partie de la communauté médicale reste toutefois sceptique. « Les effets de long terme sont encore méconnus », explique le Dr Ghazi Zaatari, à la tête du groupe d'étude de l'OMS sur la réglementation des produits du tabac (TobReg). Une étude publiée fin mai dans le Journal of American College of Cardiology a notamment mis en évidence un risque de maladies cardio-vasculaires en cas d’utilisation de liquides aromatisés, pouvant endommager les cellules endothéliales, présentes dans les vaisseaux sanguins.

En termes d’addiction, « il faut rappeler que ces produits contiennent de la nicotine, délivrée de façon non contrôlée, à la différence d’un dispositif médical comme le patch, souligne la tabacologue Rima Khalil. L’objectif des marques n’est pas de vous faire arrêter d’acheter leurs produits ».