L’homme d’affaires américano-libanais, qui dirige un fonds d’investissement de 60 milliards de dollars, a participé à un évènement caritatif à Beyrouth au profit des victimes du 4 août, affichant son appartenance à une « double culture » qui a façonné son parcours.

Tom Barrack était de passage à Beyrouth, le week-end du 3 octobre.
Tom Barrack était de passage à Beyrouth, le week-end du 3 octobre. J.B.

Tom Barrack n’a pas hésité à mobiliser son carnet d’adresses pour apporter son soutien aux victimes, après la terrible double explosion du 4 août au port de Beyrouth. « Tom m’a demandé si je souhaitais participer à une action caritative et je lui ai tout de suite dit oui », raconte la star controversée du cyclisme Lance Armstrong, qu’il fréquente depuis quinze ans. Avec 41 participants, invités chacun à faire une donation, et les deux autres organisateurs de l'évènement - le fondateur du fonds d'investissement international T.I. Capital, Ziad Ghandour, et l'alpiniste Maxime Chaya - ils ont sillonné la capitale à vélo dimanche 4 octobre, depuis le port en passant par les locaux de plusieurs ONGs actives dans la réponse à la catastrophe. Le montant total des fonds levés au profit des associations Beit el Baraka, Offre joie, la Croix Rouge libanaise et Heartbeat n’avait pas encore été communiqué vendredi.

« Comme beaucoup de personnes de la diaspora, je suis prêt à aider le Liban », explique Tom Barrack, au physique de sportif encore imposant, à 73 ans. A la tête d’un fonds d’investissement privé de 60 milliards de dollars, Colony Capital, proche des monarques du Golfe et ami de longue date du président américain Donald Trump, il se considère redevable au pays d’origine de ses grands-parents. « Si je suis arrivé où j’en suis aujourd’hui, c’est grâce à ma double culture : ce mélange d’adaptabilité à la libanaise et de liberté d’entreprendre à l’américaine », estime l’homme d’affaires américain naturalisé libanais.

Petit-fils d’immigrés débarqués aux Etats-Unis au début du XXème siècle, rien ne le prédisposait à renouer des liens forts avec le Liban. « Ma famille n’avait jamais envisagé que je puisse un jour y retourner ». Thomas Barrack Junior grandit dans un foyer modeste en Californie. Son père, originaire de Zahlé, tient une épicerie, et sa mère, née Fadel et originaire de Broumana, est secrétaire. Tom Barrack suit des études de droit à l’Université de San Diego qui lui permettent de décrocher un premier emploi dans le cabinet de Herbert Warren Kalmbach - l’avocat personnel du président américain Richard Nixon.

Considérant ses origines et sa relative maîtrise de l’arabe comme un atout, son employeur lui propose alors une mission en Arabie saoudite pour le compte de l’entreprise d’ingénierie et de construction Fluor, en négociations pour un contrat de liquéfaction de gaz avec l’entreprise pétrolière Aramco. Il accepte avec enthousiasme et embarque en 1972 à bord d’un avion de la Pan American World Airways. Direction Beyrouth, où la compagnie impose à l’époque une escale.

« Les gens de l’hôtel ont pris peur en entendant mon vieux dialecte, appris au contact de mes grands-parents », s’amuse-t-il. Il tombe toutefois « amoureux de ses racines ». « C’était une époque formidable à Beyrouth, les affaires étaient florissantes », se souvient-il. Il reviendra régulièrement dans la capitale au cours des quatre années suivantes, où il occupe avec deux autres jeunes avocats un appartement au cœur d’Achrafié. « Nous faisions des allers-retours entre Beyrouth et Riyad, où nous restions environ un mois », se remémore-t-il.

Capitalisation sur le réseau

En Arabie Saoudite, où l’on croisait à l’époque encore très peu d’Occidentaux, Tom Barrack développe son réseau. Son responsable de projet lui demande un jour de jouer une partie de squash avec un membre de la famille royale. « Je n’avais aucune idée de qui il était mais mon chef m’a dit : ‘Peu importe combien de temps il veut jouer, tu joues (...) Nous avons fini par nous voir quotidiennement », racontait-il en 2004 au consulat libanais de Los Angeles. Le prince finira par lui demander de travailler pour lui. Son atout ? Le « sixième sens culturel libanais » qui lui donne un « avantage comparatif par rapport à ses pairs » et lui permet de « créer des ponts entre des situations complexes et confuses ». Cette théorie se vérifie notamment en 1976, lorsqu’il jouera les intermédiaires en organisant une rencontre à Haïti entre un entrepreneur américain souhaitant construire une raffinerie sur l’île, deux princes saoudiens et l’ex-dictateur haïtien Jean-Claude Duvalier, pour obtenir une décote sur le pétrole du royaume.

De retour aux Etats-Unis après ces quelques années formatrices, il fait notamment une brève incursion en politique au poste de secrétaire d'État adjoint du ministre de l'Intérieur en 1982, puis se tourne vers l’immobilier, en capitalisant sur son réseau. En 1991, il fonde Colony Capital, un fonds spécialisé dans le rachat de dette, qui parie sur les actifs dépréciés. En quelques années, il fait fortune. Parmi les rachats opérés par la société, celui en 2006 de la chaîne hôtelière Fairmont, avec le groupe saoudien Kingdom Hotels International du prince Al-Walid ben Talal. Colony Capital acquiert par ailleurs des parts dans le club de football Paris-Saint-Germain, et les studios américains Miramax, des frères Bob et Harvey Weinstein, revendues plus tard respectivement au fonds souverain du Qatar et à la société à la société qatarienne beIN Media Group.

Le groupe, côté en bourse depuis 2014, emploie aujourd’hui plus 350 personnes dans 20 bureaux à travers le monde. Celui de Beyrouth, ouvert en 2004 au centre-ville, est le seul du Moyen-Orient. Son rôle est cependant principalement représentatif. « Nous investissons très peu dans la région et pas du tout au Liban », explique Tom Barrack. « Le pays est surtout une bonne base pour disposer d’une main d’œuvre qualifiée et rayonner dans la région auprès de nos investisseurs », explique l’entrepreneur, qui rend visite environ deux fois par an à ce petit bureau de quatre personnes.

Durant ses séjours, le magnat de l’immobilier n’habite d’ailleurs pas dans sa propre maison. « Je ne lui connais pas de bien au Liban », affirme l’un de ses collaborateurs. Dans les années 1990, il montre de l’intérêt pour Solidere, en charge de la reconstruction au centre-ville de Beyrouth, raconte son amie Raya Daouk. « Mais je l’ai découragé d’investir, je lui ai dit que rien de rentable ne pouvait naître d’un terrain spolié à ses habitants, dont ma famille faisait partie », raconte celle qui dirige à présent l’Association pour la protection des sites et anciennes demeures au Liban. « Le Liban n’a pas de cadre légal, pas de marché des capitaux, plus de système bancaire... », liste pour sa part Tom Barack parmi les raisons de son manque d’appétence pour le marché local.

Intermédiation entre le Golfe et les Etats-Unis

Sa spécialité c’est le marché américain, dont il ouvre les portes aux investisseurs du Golfe. Un rôle de médiateur qui ne se limite d’ailleurs pas au monde des affaires.

En 2016, il s’engage aux côtés du candidat Donald Trump, qu’il avait côtoyé en 1985 dans le cadre du rachat d’une chaîne de grands magasins, et soutient son directeur de campagne Paul Manafort, rencontré à Beyrouth dans les années 1970. Une amitié quelque peu embarrassante aujourd’hui, Paul Manafort étant désormais derrière les barreaux pour diverses fraudes dans le cadre de l'enquête sur les ingérences russes dans l’élection. Le nom de Tom Barrack, lui, est cité dans plusieurs enquêtes fédérales sur la campagne pour ses activités présumées de lobbying en faveur des monarchies du Golfe.

Un engagement politique qui lui vaudra par ailleurs de nombreuses critiques, alors que la santé de Colony Capital se détériore. Une fusion avec le fonds immobilier NorthStar Realty Finance et le groupe d'immobilier commercial NorthStar Asset Management, annoncée quelques mois avant les élections américaines et conclue en janvier 2017, s’avère un échec. En trois ans, le titre Colony perd près de 70 % de sa valeur. Certains actionnaires pointent du doigt le management de Tom Barrack et son engagement politique chronophage. Ses liens avec le président Donald Trump représentent « une distraction personnelle importante qui ternit la réputation de la société », écrit notamment le hedge fund Blackwells Capital en août 2019. « Son règne impérial continu sur la société nuit à sa crédibilité et à ses perspectives commerciales, et plombe énormément l'action. Il est temps que Tom Barrack s'en aille ».

En juillet, il finit par laisser sa place plus tôt que prévu en tant que PDG à son successeur désigné Marc Guanzi, pour redevenir président exécutif, un poste déjà occupé entre 2014 à 2018. A l’avenir, Tom Barack espère pouvoir « consacrer plus de temps à d’autres projets personnels. Mais, pour l’instant, Colony continue d’occuper 95% de mon temps », dit-il.