Continuer à assurer à la fois les investissements et les besoins de la population commence
à peser lourd sur le Trésor public saoudien. Une évolution significative pointe à l’horizon.

Le 18 mai dernier, l’Arabie saoudite annonçait qu’elle allait autoriser huit compagnies internationales (*) à participer à la production de gaz dans le pays. Une première, en quelque sorte, pour le royaume qui a fermement exprimé pendant près de trente ans sa volonté de préserver son entière mainmise sur la production pétrolière.
Présentée comme une démarche visant à satisfaire la demande locale en gaz, à attirer les investissements étrangers, et surtout à renforcer la position de l’Arabie saoudite au sein de l’OPEP, cette décision est également perçue par les observateurs comme une tentative nouvelle du royaume de faire face à des problèmes démographiques et sociaux croissants. Il s’agit essentiellement de créer des emplois pour une population très jeune qui ne s’intègre pas au monde du travail, tout en repoussant encore une fois l’échéance de réformes drastiques nécessaires.
Les retombées économiques que le royaume attend de cette décision vont plus loin que le simple profit que les investissements dans la production de gaz rapporteront. Les huit compagnies pressenties se seraient en effet engagées à investir dans de nombreux autres projets en aval, notamment dans les domaines du raffinage du pétrole, de la production électrique, du dessalement de l’eau de mer. Si les projets de gaz nécessitent des investissements de quelque 25 milliards $, les experts estiment que ces projets annexes, bien plus nombreux, contraindront les huit compagnies à débourser pas moins de 75 milliards $ supplémentaires.
Il semble qu’elles y trouveront quand même leur compte tant la perspective des investissements dans le domaine énergétique leur paraît profitable. En effet, l’Arabie saoudite se situe au cinquième rang mondial en termes de réserves gazières, mais elle n’en produit que très peu pour sa consommation locale, moins de 50 milliards de mètres cubes, et n’en exporte pas du tout.
Si l’Arabie saoudite souhaite augmenter sa consommation locale de gaz, cela signifie qu’elle pourra disposer d’un volume considérable de pétrole qu’elle pourra exporter sans toucher aux quotas de production fixés par l’OPEP. Actuellement, le royaume consomme chaque jour près de 1,3 million de barils de pétrole, dont une bonne partie pourra être exportée une fois que le gaz aura commencé à remplacer le pétrole localement. Cela ne se fera pas du jour au lendemain cependant, les projets gaziers nécessiteront une bonne dizaine d’années.

La moitié a moins de 20 ans

Dans l’intervalle, le royaume espère bien que la réalisation de ces projets entraînera d’autres investissements dans d’autres domaines, et surtout fournira des emplois. Ceci a été clairement exprimé par le roi Fahd dans un discours rapporté par l’agence saoudienne de presse. Il a précisé que la préoccupation principale du royaume était de «trouver des emplois à nos diplômés» et a souligné l’importance du rôle que peut jouer le secteur privé dans ce domaine.
Les observateurs demeurent dubitatifs cependant. Pour une population dont plus de la moitié a moins de 20 ans, le taux de chômage se situe entre 25 et 30 %, et l’on estime que les emplois qui pourraient être créés seraient pour la plupart des travaux manuels, sans réelle incidence sur le problème du non-emploi d’un nombre croissant de Saoudiens. Le problème est d’autant plus grave qu’il risque de mettre en question la “formule” saoudienne où l’État-providence assurait aux ressortissants un emploi – bien rétribué – dans l’administration. Cela permettait de perpétuer une stabilité sociale et par suite politique. Jusqu’ici, les traitements des fonctionnaires absorbent à eux seuls 60 % du budget national. Mais le secteur public ne peut indéfiniment recruter, et espère donc voir le secteur privé prendre le relais, au moins en partie.
Malgré la hausse récente des prix du pétrole, le pays subit le contrecoup du marasme prolongé et doit gérer une dette de 140 milliards $, alors que la croissance démographique, de 3 %, se joue de sa croissance économique. Celle-ci devrait être d’au moins 6 %. Il y a vingt ans, le PIB per capita était de plus de 28 000 $, il se situe actuellement à près de 7 000 $. Aujourd’hui, la question est de savoir combien les projets de développement du gaz ainsi que les projets annexes et en aval rapporteront et quand ils commenceront à être rentables.