On a cru à la “nouvelle économie”. On y croit toujours, mais les passions exacerbées se sont assagies, et les grandes prouesses ne sont plus de mise.
L’année passée s’est incontestablement distinguée par le nombre impressionnant de douches écossaises sur les marchés financiers. Selon un classement de Merrill Lynch, seuls 6 des 38 indices mondiaux avaient une performance positive.
Voici en synthèse et en quelques mots-clés l’histoire d’une année qui a quand même été, en 30 ans, la meilleure en terme de croissance :
• Croissance et Nasdaq : 10 ans de croissance continue, la machine économique américaine tournait à plein régime. De novembre 99 à mars 2000, l’attrait pour les nouvelles technologies, entre autres, a créé une des plus fortes hausses de l’histoire du Nasdaq (+40 %) et des nouveaux marchés européens. L’effet de mimétisme s’est alors accentué à la hausse et certaines start-up voyaient leurs PER (Price Earning Ratio = Cours/Bénéfice par action) atteindre des chiffres dénués de tous sens. On peut illustrer cette quasi-“bulle spéculative” par le fournisseur d’accès Internet anglais Freeserve, déficitaire, et malgré tout valorisé à près de 500 fois son chiffre d’affaires (et non son bénéfice comme il se devrait !).
• Entrée en lice des taux d’intérêt : le fort pouvoir d’achat engendré par la croissance et les plus-values boursières ont provoqué une consommation croissante face à une offre qui a de plus en plus de mal à suivre : le taux d’inflation monte à près de 3,5 % contre 2,5 % en 1999. Pour tuer l’embryon dans l’œuf, la Réserve fédérale américaine (FED) a frappé plusieurs coups en un an en relevant ses taux directeurs. Le risque d’inflation importée des États-Unis, doublée d’un niveau de productivité européenne insuffisamment élevé, a incité la BCE à remonter ses taux directeurs sept fois et les taux au jour le jour sur l’euro se sont accrus en un an, de 3,56 % à 5,17 %.
• Baril de pétrole cher : l’indice des prix à la production européen fait état, courant novembre, d’une hausse de 5,6 %, en variation annuelle. Il y a un an, ce même indice ne progressait que de 0,1 %. La flambée du cours du baril de pétrole – plus de 50 % en douze mois – a constitué l’une des causes majeures de cette dégradation. Précisément, parmi l’ensemble des biens produits en Europe, les biens intermédiaires sont ceux qui ont vu leur prix s’accélérer le plus. Le spectre de l’inflation, véritable bête noire des banques centrales, se profilait.
• Europe et licences UMTS : la forte vague d’achat sur les valeurs “technologie et médias” a brutalement pris fin vers mi-mars 2000. Entre août 1999 et le sommet de mars 2000, la moyenne des valeurs a été multipliée par 2,5. S’est alors ouverte la course aux licences UMTS. Le premier choc eut lieu en avril, lors de l’attribution des cinq licences britanniques pour un montant global de 38,5 milliards euros, jugé très excessif par l’ensemble du marché. L’annonce du coût des licences UMTS en Allemagne le 17 août a dépassé largement les enchères en Grande-Bretagne. Les problèmes du financement de ces licences et des acquisitions que vont devoir réaliser les opérateurs restent un sujet très sensible.
Perspectives 2001
Quelle que soit l’analyse bancaire occidentale, l’optimisme se maintient avec un bémol marqué, l’an 2000 ayant calmé bien des ardeurs. «Le soleil perce bel et bien sur certaines zones, mais les nuages ne sont jamais loin. Dans ces conditions, rares sont les avis tranchés», peut-on lire dans le quotidien français “La Tribune”. Un consensus se dégage toutefois quant au ralentissement américain, à la baisse des taux, et une zone euro qui semble prendre l’avantage.
La FED déploie tous ses efforts pour ménager un “soft landing”, mais le spectre du “hard landing” plane. On se demande dans quelle mesure il ne risque pas d’entraîner un “hard impact” sur les résultats des sociétés surtout après la révision à la baisse, déjà annoncée, des résultats des géants comme Microsoft, Compaq, Intel, General Motors… Cette crainte s’est matérialisée par une baisse surprise des taux directeurs de 0,5 % le 3 janvier et l’on envisage une seconde baisse pour la fin du mois.
Estimant néanmoins que la fin des mauvaises nouvelles est proche, Edward Yardeni, le stratège d’investissement de Deutsche Bank Alex Brown, garde un optimisme relatif pour 2001 du fait d’un resserrement des marges de profit dû à la hausse du pétrole et à la faiblesse de l’euro et à une productivité américaine qui, malgré le frein qui apparaît, évoluera vraisemblablement à un rythme bien plus rapide que celui du milieu des années 90. Il estime enfin que l’équipe de G. W. Bush est l’une des plus favorables aux affaires et aux marchés de toute l’histoire américaine. D’autres analystes (dans “la lettre” de Citybank), a contrario, voient le programme de Bush comme trop inflationniste, risquant de gêner la FED traditionnellement plus favorable à un rachat de la dette plutôt qu’à une baisse d’impôts. La visibilité est donc faible pour le marché américain en 2001.
Beaucoup s’accordent à dire que même si la croissance sera toujours au rendez-vous en 2001, elle sera plus harmonisée entre l’Europe et les États-Unis, ce qui permettra de la pérenniser davantage : le ralentissement sera moins marqué en Europe. Il permettra une remontée de l’euro, qui a déjà gagné près de 8 cents dès décembre 2000.
Les marchés émergents, quant à eux, ne font pas non plus l’unanimité, même si la Chine, par sa prochaine entrée dans l’OMC, risque d’être un vivier d’investissements majeurs.
Pour autant, la conjoncture ne devrait pas se traduire par des prouesses boursières. Les économistes interrogés par le quotidien “Les Échos” estiment que les bonnes nouvelles sont déjà inscrites dans les cours. Les professionnels privilégient les secteurs défensifs (pharmacie, banques…), même si Alan Greenspan estime que toute l’économie est de près ou de loin convertie à la nouvelle économie. Toutes les prévisions sont, bien entendu, à la merci d’un événement fortuit qui peut anéantir tous les scénarios et induire une période de fastes comme une période de troubles boursiers. Il ne faut jamais oublier que la bourse est un investissement à moyen et long terme et quand on veut y jouer à court terme, on risque de s’y brûler les doigts…
Antoine Roger Chémali a un DESS en finances d’entreprises et marchés des capitaux – Institut d’études politiques, Paris et il est gestionnaire de portefeuille à la Deutsche Bank, France. Cette analyse est cependant un avis personnel.


