Comme tout conflit, la campagne militaire en Asie centrale génère des calculs de pertes et profits assez complexes. Une première analyse (sur une série de deux) pour démonter le Lego des intérêts.

Peu avant l’arrivée à Moscou du secrétaire américain au Commerce, plusieurs responsables russes avaient fait savoir que Moscou ne comptait pas faire payer aux États-Unis la participation de la Russie à la coalition internationale antiterroriste. Mais les experts n’en pensaient pas moins que, intervenant déjà en plein conflit, la visite de Donald Evans ne pouvait pas ne pas aborder certaines des questions économiques que les Russes ont à cœur. Mais on pense qu’il y a plus ; beaucoup plus.
De même, c’est quelques jours avant le début de la frappe américaine que le ministre pakistanais des Finances, Shawkat Aziz, entamait une visite de 15 jours aux États-Unis. Là, on ne mit guère de temps à imaginer que le responsable pakistanais venait discuter des aides et des gains que son pays comptait tirer de sa participation active à la coalition. Mais, dans ce cas aussi, il y a plus, beaucoup plus, et les choses ne s’arrêtent pas à ces deux pays.
Lorsque la coalition internationale s’était constituée en 1991 pour bouter l’Irak hors du Koweït, il avait été aisé de déterminer quels gains économiques chacun pensait tirer de l’aventure. L’importance du pétrole de la péninsule arabique à elle seule suffisait. Mais il était évident que des retombées économiques attendaient les participants, bien qu’en définitive ces retombées furent bien en deçà des espérances pour la plupart, hormis les États-Unis. Il en va tout autrement de l’Asie centrale où les enjeux économiques de la bataille sont plus variés et par certains aspects plus importants que ceux du Golfe, ne serait-ce que par le nombre et la diversité des États qui la constituent, et l’immense potentiel que la région recèle. Petit tour d’horizon.
Afghanistan :
d’abord l’opium

Deuxième pays producteur d’opium après la Birmanie, par la grâce du régime taliban, l’Afghanistan est un pays pauvre, enclavé, sans grandes ressources naturelles révélées. Il est au nombre de ces malheureux pays dont la situation géographique, la multiplicité ethnique, la pauvreté en ressources, qui sont voués à servir de profondeur stratégique à de puissants voisins, et de champ de bataille pour leurs différends. Pour le moment, il ne peut espérer qu’aller de mal en pis. Et si la guerre devait durer des mois, comme on semble le supposer, on parle déjà d’une catastrophe humanitaire. Pour l’Afghanistan, ensuite, son destin économique sera étroitement lié à son destin politique, s’il retrouvera un minimum d’indépendance ou s’il sera rattaché d’une manière ou d’une autre à l’un ou l’autre des 6 puissances rivales qui le cernent : le Pakistan, le Tadjikistan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, l’Iran et la Chine. On lui promet un bel avenir en tant que voie de passage, vers les ports pakistanais et sans doute vers la Chine, du pétrole et du gaz de l’Asie centrale et de la Caspienne. Mais pour cela il faudra aussi compter avec les souhaits de ses voisins proches ou plus lointains, comme la Russie et le Kazakhstan. Il faudra naturellement compter aussi avec les projets que les États-Unis et le reste de l’Occident forment pour cette partie du monde et ses réserves d’hydrocarbures.

Russie :
l’œil sur Yalta

On supposait que la Russie ne demanderait rien aux États-Unis en retour de sa participation à la coalition, et on apprenait en même temps qu’elle avait poliment décliné la proposition de l’OPEP d’adhérer à cette organisation. Deux attitudes qui laissent supposer que la Russie entend attendre et voir venir. Attendre surtout de savoir comment et dans quels délais les États-Unis et la Grande-Bretagne se tireront de la campagne d’Afghanistan, et sans doute aussi de savoir quelle sera l’issue de la guerre en termes d’exploitation pétrolière et gazière des réserves de l’Asie centrale. D’ores et déjà, cependant, des voix se sont élevées aux États-Unis mettant en garde contre une trop grande collaboration entre les deux pays dans la guerre contre les taliban. Car d’aucuns affirment que les États-Unis ne pourront venir à bout de la nébuleuse intégriste sans l’aide active de la Russie et, au terme de la campagne, celle-ci leur imposerait une sorte de nouveau Yalta dont l’enjeu serait la richesse énergétique de l’Asie centrale.
Deuxième producteur mondial de pétrole, avec 7,1 millions de barils par jour, 3e exportateur mondial, la Russie aura surtout intérêt à garder un œil sur les ressources de ses anciennes républiques et, surtout, sur les oléoducs et les gazoducs qui acheminent et achemineront leur production vers l’Europe, la Chine et le Japon, et sans doute de peser afin que ces voies traversent son territoire. En somme, elle assumerait en Asie centrale le rôle que jouent les États-Unis dans le golfe Persique et l’océan Indien. Certains vont même jusqu’à prédire que, si la Russie ne s’oppose guère à l’intervention de la coalition en Afghanistan – car elle a un vieux compte à régler avec Ben Laden depuis la Tchétchénie et avec les Afghans qui ont contribué à la chute de l’empire soviétique –, un nouveau conflit pourrait éclater entre la Russie et les États-Unis pour la domination de l’Asie centrale.
On entre là dans le domaine de la spéculation, mais il est probable, au vu des événements récents, et du peu de fiabilité du pipeline de l’Alaska, que les États-Unis souhaitent diversifier leurs sources d’approvisionnement en pétrole, ou à tout le moins exercer une surveillance sur l’approvisionnement énergétique des puissances asiatiques à l’avenir.
Dans l’intervalle, il n’est pas exclu que des mesures visant à faciliter l’entrée de la Russie dans l’Organisation mondiale du commerce soient adoptées, la Russie se voyant octroyer le statut de pays à économie de marché.

Pakistan :
profit à court terme

Si ces spéculations ont quelque fondement dans la réalité, le maintien de l’alliance entre les États-Unis et le Pakistan, en dépit du rôle joué par ce pays dans la formation et la protection du régime taliban, s’explique mieux. En tout état de cause, Islamabad n’a jamais remis en question son alliance avec les États-Unis et s’évertue à donner des preuves qu’il peut contrôler ses islamistes. De plus, sa situation économique, peu brillante avant le début des hostilités, s’est brusquement et gravement détériorée depuis, une situation qui ne peut que le fragiliser politiquement. Son PIB a chuté de 500 $ en 1995 à 375 $ cette année. Le textile constitue 85 % des exportations du Pakistan dont les industriels fournissent une bonne partie du monde de la confection et du vêtement de sport aux États-Unis et en Europe. Depuis le début de la guerre, les expéditions se font difficilement et sont devenues beaucoup plus coûteuses en raison de la hausse des coûts du transport et surtout des assurances. Par ailleurs, depuis les sanctions de 1997, les investissements étrangers ont baissé de manière notable.
Les aides n’ont pas tardé cependant. Le Pakistan a déjà reçu 600 millions $ des États-Unis, 40 millions $ du Japon et 20 millions $ de l’Union européenne. Et l’on envisageait dès les premiers jours d’octobre un rééchelonnement de ses dettes. Sa dette extérieure s’élève à quelque 37 milliards $ et son service, sans rééchelonnement ou moratoire, devrait lui coûter 3 milliards $ par an jusqu’en 2004. En contrepartie cependant, les banques pakistanaises connaissent un afflux de capitaux qui est le fait de Pakistanais établis à l’étranger et qui rapatrient leurs fonds à la hâte dans la crainte d’une extension sans discrimination des mesures prises par plusieurs pays pour geler les capitaux de sociétés ou de particuliers soupçonnés de soutenir l’extrémisme. Ainsi, et paradoxalement, le Pakistan a tout à gagner de la guerre, à court terme. Pour le plus long terme, d’autres facteurs doivent entrer en jeu.

Ouzbékistan :
promesse de gazoduc

Premier pays de la région où les forces de la coalition ont établi leurs bases arrière, l’Ouzbékistan aurait d’ores et déjà obtenu des Américains la promesse de contrôler directement le gazoduc traversant l’Afghanistan dont on envisagerait la construction ultérieurement. Producteur de gaz, doublement enclavé et à cheval entre le Turkménistan et le Kazakhstan, l’Ouzbékistan serait plus désireux que ses voisins de renforcer ses relations économiques et politiques avec les États-Unis plutôt qu’avec Moscou. Il a en outre la réputation de tenir en main le clergé islamique modéré, et d’avoir un lourd contentieux avec ses propres islamistes, lesquels seraient non seulement très liés à la nébuleuse afghano-pakistanaise, mais aussi réfugiés en Afghanistan pour la plupart.