Après l’Afghanistan, le Pakistan, l’Ouzbékistan et la Russie (voir notre précédente édition),
c’est au tour de huit autres pays de faire leurs calculs postconflit.
Avec l’entrée de la guerre d’Afghanistan dans son deuxième mois avec les changements que l’on connaît sur le terrain, plusieurs pays sont en attente des retombées économiques de la crise, qu’elles soient positives ou négatives. Des retombées positives directes et rapides pour les uns, plus lointaines pour les autres. Des retombées négatives rapides, résultant des perturbations affectant les échanges commerciaux et du coût plus élevé des transports et des assurances ; ou plus lointaines découlant principalement des effets ultérieurs d’un conflit dont l’enjeu, pour la coalition, on ne peut en douter, est autant le pétrole et d’autres enjeux économiques que la sécurité.
Le Tadjikistan
et le Kazakhstan
Unis par la simultanéité des appels américains qui leur sont adressés, ces deux pays ont en fait peu de choses en commun, outre peut-être leur franche antipathie pour leur voisin commun, l’Ouzbékistan, qui le leur rend bien. Le Kazakhstan et le Tadjikistan font partie, avec le Kirghizstan, la Russie et la Chine, du groupe des 5 de Shanghai, tandis que l’Ouzbékistan a rallié le GUUAM qui regroupe la Géorgie, l’Ukraine, l’Azerbaïdjan et la Moldavie. Le Kazakhstan est le plus vaste de tous les pays d’Asie centrale (2 717 000 km2 pour 16 millions d’habitants) et le seul à avoir une frontière commune – de 6 800 km – avec la Russie. Une population mixte, constituée à 40 % environ de Slaves chrétiens et qui ne connaît guère de mouvements islamistes significatifs. Potentiellement riche, courtisé par l’Occident, qui a investi déjà plus de 2 milliards $ dans ses installations pétrolières, le Kazakhstan se targue d’être d’ici à 20 ans le rival de l’Arabie saoudite en termes de production pétrolière. Pour des raisons de politique interne, c’est la ville d’Astana qui remplace depuis peu Almaty en tant que capitale. Le Kazakhstan entend maintenir de bonnes relations avec la Russie comme avec ses autres voisins immédiats et, en tant que riverain de la mer Caspienne, il doit aussi traiter avec l’Iran et l’Azerbaïdjan. Une importante réunion sur le thème des “Mesures de compréhension et de confiance mutuelle en Asie” devait s’y tenir en novembre, au nombre des multiples entretiens qui le concernent depuis le 11 septembre. Le groupe de Shanghai a récemment tenu au Kazakhstan une réunion, suivie du sommet de la toute nouvelle Communauté économique eurasienne (CEE) créée par le président kazakh Nursultan Nazarbayev et qui inclut la Russie, le Belarus, le Kirghizstan et le Tadjikistan. C’est en septembre également qu’a été inauguré le pipeline reliant le Kazakhstan à la mer Noire via la Russie – le Tengiz-Novorossisk – projet du puissant Caspian Pipeline Consortium (CPC). Les États-Unis voudraient convaincre le Kazakhstan de participer au projet d’extension du pipeline Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) – encore à l’étude. En fait, le pétrole kazakh serait embarqué sur des tankers à Aktau sur la Caspienne pour être acheminé jusqu’à Bakou, contournant ainsi et la Russie et l’Iran. Mais le Kazakhstan, désireux de ne marginaliser ni l’une ni l’autre, explore d’autres voies, espérant que les États-Unis verront d’un œil plus favorable le projet d’un oléoduc Nord-Sud allant de l’Europe du Nord à l’Inde, via la Russie, l’Iran et le golfe Persique. Astana escompte que sa participation plus active à l’effort de guerre contribuera à faire accepter ses vues. Sa position stratégique au confluent de trois continents, sa richesse énergétique et sa stabilité politique lui permettent de poser certaines conditions.
Ce n’est pas le cas du Tadjikistan, le plus petit mais non le moins peuplé du groupe (143 100 km2 pour 6 millions d’habitants) qui a le triste privilège d’en être le plus pauvre. Il est le seul aussi à conserver une présence armée russe forte de 25 000 hommes pour maintenir l’ordre et à contenir les flux de drogue, de militants et de réfugiés en provenance d’Afghanistan avec lequel il partage une frontière passoire de 1 200 km. Ouvrir ses bases à la coalition antiterroriste rapportera des aides indispensables et calmera ses craintes, partagées par le Kazakhstan, le Turkménistan et la Russie, de voir l’Ouzbékistan acquérir une trop grande prépondérance en Asie centrale.
L’Azerbaïdjan, la Turquie
et la Géorgie
Si l’Azerbaïdjan, entre Europe et Caucase, entre en jeu, c’est que, à défaut de l’oléoduc BTC, dont la construction est reportée, on envisage à présent la construction d’un gazoduc sur un tracé parallèle à celui du BTC et qui acheminera le gaz de Bakou jusqu’à Erzurum, en Turquie, via Tbilissi, en Géorgie. Sa capacité initiale sera de 2 milliards de mètres cubes par an et atteindra 16 milliards par an ultérieurement. Les États-Unis qui contrôlent 38 % des consortiums pétroliers de l’Azerbaïdjan ont demandé aux forces azéries d’en assurer la protection. Le pays, berceau de la fortune pétrolière des Rotschild au début du siècle dernier, doit son association à l’Asie centrale, à sa position sur la mer Caspienne et sur le tracé des principaux pipelines envisagés. Comme le Turkménistan, il est peu enclin à renforcer ses relations avec la Russie, et tous deux font partie du groupe des pays turcophones, une caractéristique dont on pense qu’elle devrait favoriser leurs relations à venir avec la Turquie, terminal des tracés.
La Turquie, en effet, a beaucoup à gagner si les projets d’évacuation du pétrole et du gaz se réalisent, mais beaucoup à perdre dans le cas contraire ou si le conflit devait s’étendre. Ayant accepté, début novembre, d’accroître sa participation à l’effort de guerre en Afghanistan, la Turquie attend des aides substantielles en contrepartie, d’autant que sa population n’est pas en faveur de la guerre, et que sa crise l’oblige à se défaire de plus de 30 000 fonctionnaires et lui vaut une dette de 85 milliards $.
Même si les États-Unis et la Turquie s’admonestent régulièrement sur la question kurde et le partage des eaux du Tigre et de l’Euphrate, Ankara réprouve l’extension à l’Irak du conflit, craignant les répercussions sur sa situation économique déjà fortement perturbée.
Tout délai excessif, toute extension du conflit pourrait favoriser des projets de tracés qui contourneraient son territoire. Une inquiétude aggravée par le fait que la stabilité de la Géorgie – point de passage obligé des pipelines envisagés – est en question, et que la Géorgie et la Banque mondiale sont en désaccord sur les tarifs à pratiquer pour le transit du gaz provenant d’Azerbaïdjan. La Géorgie est en porte-à-faux entre les exigences azéries de maintenir de bas tarifs et celles de la Banque mondiale qui a littéralement sommé Tbilissi de négocier des tarifs plus élevés avec Bakou, faute de quoi Tbilissi, qui dépend lourdement de l’aide étrangère, pourrait se voir couper les vivres.
La Bulgarie, la Grèce, l’Albanie
Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, si l’acheminement des hydrocarbures via la Géorgie et la Turquie se trouvait menacé, d’autres pays ont des solutions de rechange qui contourneraient les deux pays. D’un commun accord avec la Russie, la Bulgarie, l’Albanie et la Grèce ont offert leur territoire dans le cadre de deux projets distincts. Les projets démarrent à Novorossisk, point d’arrivée en Russie du pipeline Tengiz-Novorossisk, d’où les hydrocarbures seraient acheminés au port bulgare de Burgas, sur la mer Noire. À partir de ce point, deux propositions sont avancées, un pipeline Burgas-Alexandropoulis, en Grèce, ou un pipeline, nommé AMBO, qui relierait Burgas à Vlore en Albanie, via la Bulgarie et la Macédoine.
Le premier projet a l’avantage d’être une voie relativement courte et d’aboutir dans un pays membre de l’Union européenne. Les avantages pour la Grèce n’ont pas besoin d’être énumérés, de même que pour la Bulgarie. Seule ombre au tableau, les exigences bulgares, mais on estime que des progrès vers un accord ont été accomplis et seront confirmés par des rencontres bilatérales. Mais les États-Unis préféreraient le projet Burgas-Vlore, bien qu’il soit plus long, plus coûteux et plus tortueux, car il a l’avantage d’aboutir directement sur l’Adriatique, loin de l’Orient compliqué.


