En marge d’une éventuelle prochaine bataille contre le terrorisme, personne, dans la grande région Golfe-Asie, n’oublie le grand business des hydrocarbures. Au contraire.

Les avertissements lancés par le président américain George Bush aux trois pays qu’il a décrits comme constituant un “axe du mal” n’ont pas suscité d’inquiétudes nouvelles dans les milieux de l’industrie pétrolière iranienne, bien que l’Iran soit, avec l’Irak et la Corée du Nord, l’un des pays visés par les mises en garde américaines. Peu après les déclarations du président américain, le ministre iranien du Pétrole Bijan Zanganeh s’était dit confiant que ces propos n’entraveraient pas les investissements étrangers dans le domaine du pétrole en Iran. Selon lui, tout ce qui pouvait être légalement accompli en fait de sanctions contre l’Iran avait déjà été assuré par les États-Unis, unilatéralement, et il ne voyait pas quelles sanctions supplémentaires pouvaient être ajoutées. Il a indiqué, en outre, que les pays européens s’étaient trouvés, en définitive, les principaux bénéficiaires d’une politique de sanctions qui leur avait permis de remporter en Iran des marchés qui, sans les sanctions, auraient été happés par des compagnies américaines. Or, ces pays, selon le ministre iranien, ne semblaient pas s’être émus outre mesure des propos américains, ni donné l’impression qu’ils allaient réviser leur politique d’investissement dans le secteur pétrolier iranien.
Les projets iraniens envisagent des investissements étrangers de l’ordre de 24 milliards $, dont plus de la moitié sont déjà assurés, et concernent principalement trois gisements : le site de Bangestan, avec TotalFinaElf, Shell et Eni ; le site offshore de Forouzan-Esfyandar avec BHP Billiton, et le site de Azadegan avec un consortium de compagnies, y compris du Japon.
Pour la plupart des spécialistes du secteur, les invectives américaines contre l’Iran visent bien moins son rôle en Afghanistan que ses ambitions au niveau du marché pétrolier du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. Géographiquement située à un croisement stratégique, la République islamique d’Iran, déjà deuxième producteur de pétrole de l’OPEP et deuxième détenteur mondial de réserves gazières, entend bien renforcer sa position. Et ce, d’autant que toute opération militaire de grande envergure que les États-Unis et leurs alliés pourraient lancer contre l’Irak pourrait affecter l’acheminement du pétrole du Golfe. L’Iran cherche à se poser d’une part comme un fournisseur fiable et d’autre part comme une voie de passage obligée et fiable.
L’inauguration récente du gazoduc avec la Turquie, construit contre l’avis des États-Unis, a été décrite par les responsables iraniens comme un premier pas vers l’approvisionnement de l’Europe en gaz iranien. L’Iran, qui détiendrait 18 % des réserves connues de gaz, entend presque doubler sa production au cours des trois ans à venir. Tout en développant ses relations avec la Turquie, l’Iran s’est tourné vers l’Inde pour la construction d’un gazoduc qui fournirait le sous-continent indien en gaz iranien. Dans le même temps, l’Iran a promis d’accorder des concessions à des compagnies pétrolières indiennes.

Au-delà de la Perse

L’Iran est cependant loin d’être seul sur le terrain. Malgré la “proximité géographique” entre l’Iran et l’Inde que les responsables des deux pays ont tenu à souligner, il n’en est pas moins vrai qu’ils sont séparés, au nord par le Pakistan et l’Afghanistan et au sud par le Pakistan. De même, ni la Russie, ni la Chine, ni les États-Unis ne verraient d’un bon œil la mise en place de projets qui n’auraient pas leur aval.
La compétition est déjà engagée entre la Chine, l’Iran et les États-Unis pour diriger et contrôler la construction de pipelines à travers l’Asie centrale. Alors que l’Iran se préparait à entreprendre des pourparlers avec le Pakistan, dans le but de faciliter la réalisation du projet de gazoduc le reliant à l’Inde, la Chine annonçait qu’elle voulait construire un gazoduc depuis le Turkménistan jusqu’à la province de Xinjiang, dans le but de fournir ultérieurement du gaz au Pakistan et à l’Inde.
Les États-Unis mettent en place leurs pions toutefois. Ils ont tout récemment levé les sanctions économiques qui pesaient sur l’Azerbaïdjan depuis 1994. Washington prévoit en plus de fournir à Bakou quelque 50 milliards $ en aide au cours de 2002. La levée des sanctions apparaît comme une compensation offerte à Bakou pour la coopération que l’Azerbaïdjan a accordée aux États-Unis en ouvrant son espace aérien aux troupes alliées. Mais il ne s’agit pas que d’un échange de bons procédés. L’essentiel de l’aide américaine au pays vise à la construction du fameux pipeline dit BTC, car il reliera Bakou à Ceyhan en Turquie, via Tbilissi, dont une grande partie des travaux doit être achevée en juin prochain. L’aide américaine ira aussi à la construction, parallèlement au BTC, d’un gazoduc reliant le gisement gazier de Shah-Deniz en Azerbaïdjan à Erzeroum en Turquie.
Mais, ni l’Iran, ni la Chine, ni la Russie n’ont dit leur dernier mot, tandis que, du côté arabe, l’inquiétude grandit d’une opération contre l’Irak qui reléguerait au deuxième rang la péninsule arabique en tant que principal fournisseur et partenaire pétrolier de l’Occident.