Le choc du 11 septembre 2001 n’a pas eu, presque un an plus tard, un effet dévastateur sur les pays de la Méditerranée. Mais comme l’immunité absolue n’est plus de ce monde, il vaut mieux y regarder de plus près. Des experts européens l’ont fait en détail *.

Dans le climat d’incertitude, qui a dominé l’après-11 septembre 2001, les intérêts des pays méditerranéens ont-ils été durablement affectés ? Pour éclaircir cette question, aussi importants qu’ils soient, le choc et l’instabilité liés aux événements du 11 septembre ne suffisent pas à expliquer toutes les difficultés présentes des économies de la Méditerranée, mais en augmentent la gravité. Cependant, il faut distinguer d’abord les effets immédiats ou à court terme, a priori temporaires, des effets plus durables.

Impact direct en zigzag

Les effets immédiats se sont fait sentir sur les activités directement affectées que sont le secteur du tourisme, les transports ainsi que les revenus de transferts des travailleurs migrants. Leur impact global sur l’activité économique globale est faible néanmoins et déjà largement résorbé grâce à la reprise de la croissance aux États-Unis et en Europe. Certains secteurs méritent une attention particulière :
• Tourisme. Il s’agit d’un des secteurs les plus affectés, mais à différents degrés selon les pays. Pour bien des destinations, une certaine reprise s’est déjà produite. Dans plusieurs pays, des nationaux (ou des voisins) ont pris le relais des étrangers suite à des politiques de prix attractifs. Toutefois, et surtout en raison des incertitudes qui caractérisent le Moyen-Orient, beaucoup d’observateurs considèrent que les revenus de ce secteur vont rester volatils à moyen terme et seront sujets à des facteurs en dehors du contrôle des autorités nationales.
• Transport. Au-delà du tourisme, le secteur des transports, aériens principalement, a beaucoup souffert du ralentissement d’activité et du renchérissement des coûts qui a suivi le 11 septembre. De ce fait, les difficultés parfois sérieuses que connaissaient déjà plusieurs compagnies aériennes au sein de la région ont conduit à des plans de sauvetage ou à d’importantes restructurations, ou encore à des retards dans la mise en place des programmes de privatisation.
• Transferts des migrants. Ces derniers seraient réduits du fait conjugué de la baisse d’activité économique mondiale, de la fluctuation des prix pétroliers, voire d’un moins bon accueil éventuel des migrants arabes dans les pays d’immigration
• Altération de la confiance. De par sa nature, un événement tel que les attentats du 11 septembre, couplé aux soubresauts militaires en Palestine, a alimenté fortement les craintes des ménages et des industriels. Ses mécanismes et ses effets sont bien connus : le report ou l’annulation des décisions d’achat et d’investissement réduisent la demande globale. À son tour, cette réduction déprime l’activité économique.
• Privatisation. Source majeure d’attrait de l’investissement étranger dans la région, au cours des années 2000-2001, les recettes de privatisation ont représenté fréquemment de 2 à 3 % du PIB, voire 5 % du PIB pour certains pays, notamment au Maghreb. Le premier secteur affecté par les événements du 11 septembre serait, comme mentionné ci-dessus, le transport aérien. Les difficultés parfois sérieuses que connaissaient déjà diverses compagnies aériennes pourraient compliquer leur privatisation prévue (Turkish Airlines, Middle East Airlines, Royal Jordanian Airlines, Tunisair, Royal Air Maroc et Air Algérie). Pour le secteur des télécommunications, les pertes attendues résultent surtout de la situation générale déprimée du secteur sur le plan mondial. Pour le secteur pétrolier, soit le marché est déjà ouvert (Algérie), ou sinon se posent des problèmes d’ouverture au capital étranger (Syrie). Tout le domaine des services publics (eau, gaz, électricité) représente aussi des enjeux considérables, mais qui ne sont pas liés à des problèmes conjoncturels, sauf si se développait une méfiance durable des investisseurs à l’encontre de la région.
• Marchés financiers. Les événements du 11 septembre ont conduit à une plus forte détérioration des conditions d’accès des pays méditerranéens, comme le montrent les relèvements très prononcés des écarts de taux – spreads – qui ont suivi le 11 septembre 2001 (voir tableau). En fait, les événements attisent les difficultés d’accès des pays méditerranéens aux marchés financiers. La région se situait “aux portes des marchés financiers” (par opposition aux pays émergents qui y accèdent de façon continue, sur base de volumes et de conditions avantageuses). Or, les événements du 11 septembre ont sans doute retardé le processus d’accès de plusieurs mois, au moins, et l’ont rendu plus aléatoire.
Mais les effets généraux diffèrent sensiblement selon les pays, du fait notamment des degrés d’ouverture économique respectifs et des politiques d’accompagnement mises en place.

Turquie : coup double

La Turquie constitue le pays de la Méditerranée le plus affecté par les événements du 11 septembre. Ces derniers ont représenté un choc extérieur supplémentaire suivant l’effondrement du secteur financier de février 2001. La montée des taux d’intérêt a beaucoup accru les coûts de financement d’une dette publique très élevée (90 % du PIB). La reprise internationale ayant été retardée par les événements, les exportations n’ont pas profité comme prévu de la dévaluation de février 2001 et les recettes du tourisme ont beaucoup régressé. Le tout a sans doute réduit l’attrait pour les investissements étrangers, déjà structurellement très faibles (moins de 1 % du PIB). Les événements pourraient compliquer davantage le processus de privatisation (ex. Turkish Airlines). En même temps, les événements du 11 septembre ont facilité la mise en place d’un second programme très ambitieux avec le FMI, de 16 milliards $, dont la logique est de protéger la Turquie contre le risque de crises futures, tout en créant des bases saines pour une reprise durable de la croissance économique.

Égypte : appui international

Comme la Turquie, l’Égypte fait partie des pays de la région les plus affectés par les événements de septembre 2001. Le choc sur les comptes extérieurs est très significatif (tourisme, revenus du canal de Suez et investissements directs). Avant les signes de reprise récents, la réduction attendue des recettes est de l’ordre de 2,2 milliards $ pour l’année fiscale 2002 (soit 2,5 % du PIB égyptien), dont 2 milliards $ pour le tourisme (qui représente environ le quart des recettes en devises du pays). Cette réduction des recettes affecte la demande des ménages et en conséquence l’emploi, bien au-delà des hôtels et des restaurants. L’emploi direct et indirect lié au tourisme représente 10 % de l’emploi total.
Ce choc n’a pas provoqué de crise financière comme celle observée en Turquie. Les réserves officielles de change sont abondantes. L’endettement externe est faible et le système bancaire se trouve largement sous contrôle public. Enfin, suite à la réunion du Groupe consultatif à Charm el-Cheikh, l’appui international sera substantiel.
Trois questions se posent toutefois. D’une part, la détérioration de la situation régionale : celle-ci ne peut que réduire les perspectives de croissance et d’investissement au Moyen-Orient. D’autre part, l’éventuel recours à des contrôles sur les importations et les mouvements de capitaux, s’il se confirmait, en décourageant l’investissement, ne peut que réduire la croissance et donc alimenter l’état récessif de l’économie égyptienne. Enfin, la question de l’accès aux marchés financiers : pour s’y adresser dans de bonnes conditions, cela impose un chemin encore long au vu du traitement toujours plus discriminant qui s’observe depuis le 11 septembre 2001.
Israël : récession historique

En 2001, Israël a connu sa plus forte récession depuis 1953, conduisant à une détérioration de tous les indicateurs macroéconomiques, une montée du chômage et de la pauvreté (20 % de la population). Faisant suite à une croissance exceptionnelle de 6,4 % en 2000, le PIB a régressé de 0,5 % en 2001 ; les exportations de 7,1 %. Les recettes liées au tourisme ont chuté fortement, et les perspectives 2002 sont peu encourageantes. Si les effets des événements du 11 septembre y jouent un rôle certain, ils sont cependant difficiles à dissocier d’effets plus généraux à l’origine de la détérioration économique, surtout la violence interne qui sévit. Au courant du mois de mars 2002, le ministère des Finances estimait ce coût pour l’économie israélienne à 8 % du PIB sur 2001-2002, pertes dues, pour l’essentiel, à la chute des recettes liées au tourisme et à la crise mondiale du secteur des hautes technologies. Sinon, Israël s’adresse régulièrement, et apparemment sans problème, aux marchés financiers internationaux et a procédé à des émissions de 1,5 milliard $ en 2001 et 345 millions au cours des premiers mois de 2002.

Liban : bénéfices inattendus

Sans pouvoir en donner de mesure précise, les événements du 11 septembre exercent des influences contraires sur l’économie libanaise. D’un côté, le nouveau contexte international ajoute une source d’instabilité supplémentaire à un équilibre régional déjà très volatil, alors que la situation économique nationale détériorée se caractérise par un endettement public élevé (de l’ordre de 170 % du PIB) ; une situation budgétaire déséquilibrée (déficit de 18,6 % du PIB en 2001 contre 24,5 % du PIB en 2000). Le tout conduit à une croissance très modeste (0 % en 2000 et 1,3 % en 2001), qui pourrait remonter à 2 % en 2002. D’un autre côté, divers secteurs de l’économie bénéficient de reports favorables suite aux événements. C’est vrai, des banques libanaises ont bénéficié de dépôts supplémentaires en provenance du monde arabe. C’est vrai également du secteur du tourisme et des universités qui profitent d’arrivées accrues en provenance de la région et du Golfe. La résultante de ces deux forces semble toutefois donner une lecture davantage préoccupante de la situation économique. Ceci n’a pas empêché le Liban de s’adresser régulièrement [du moins jusqu’à fin 2001] aux marchés financiers internationaux (pour 3,3 milliards $ en 2001, après 1,8 milliard en 2000). Les marges de taux (spreads) qui, après une détérioration suite aux événements du 11 septembre, se sont stabilisées peu après, mais à un niveau élevé.

Territoires palestiniens : séisme interne

Les conséquences économiques des attentats du 11 septembre 2001 sur les territoires palestiniens sont particulièrement difficiles à démêler du climat de violence qui sévit depuis dix-huit mois, et qui s’est détérioré dramatiquement au début du mois d’avril 2002. Au cours des dix-huit mois d’intifada, le chômage a presque triplé pour atteindre près d’un tiers de la main-d’œuvre ; le revenu réel a régressé de près de 30 % et se situe à présent à des niveaux inférieurs au revenu de la fin des années 1980. Le nombre de pauvres, à savoir les personnes consommant moins de 2 $ par jour, a doublé pour toucher près de la moitié de la population. Les dommages aux infrastructures causés par la violence sont, eux aussi, considérables, affectant profondément de surcroît l’effort de la communauté internationale dans son appui aux populations.
La situation budgétaire mérite une mention particulière. L’Autorité palestinienne se trouve en situation de banqueroute. Les aides budgétaires provenant des pays arabes et de l’Union européenne, bien qu’importantes, n’ont pas permis d’empêcher la constitution d’arriérés de paiement considérables à l’égard des fournisseurs de l’Autorité palestinienne, le secteur privé en particulier. À son tour, ce dernier s’est trouvé dans une situation financière dramatique, parfois même à l’origine d’arrêts d’activités.

Algérie : pas d’inquiétude

Suite aux événements du 11 septembre, les marchés pétroliers auraient pu être fortement poussés à la hausse. Ceci ne s’est pas produit en raison de la récession mondiale. À part cela, l’impact attendu du 11 septembre n’est pas très significatif : les revenus de transferts, d’Europe principalement, demeurent stables. Le tourisme demeure de toute façon très limité, tandis que les investissements étrangers, concentrés dans le secteur pétrolier, ne sont pas menacés. On a même pu observer au cours des six derniers mois quelques opérations d’investissements étrangers non négligeables dans le secteur agroalimentaire et les matériaux de construction, précédées par la vente de la deuxième licence de GSM, juste avant le 11 septembre 2001. Cette évolution laisse espérer une modeste diversification des investissements étrangers hors du secteur de l’énergie, sans lien établi avec le 11 septembre. Elle serait toutefois remise en cause par toute détérioration supplémentaire de l’environnement international. L’Algérie dispose en outre de réserves de change très substantielles (environ 18 mois d’importation fin 2001), ce qui enlève toute inquiétude à court terme sur le plan de la balance des paiements.
Maroc : croissance assurée

À ce stade, l’impact du 11 septembre n’a pas posé de problèmes sérieux au Maroc, hormis le tourisme et le transport aérien. Les flux de tourisme, qui ont régressé de l’ordre de 15 à 20 % après le 11 septembre, ont vivement repris depuis, dépassant même de 22 % les niveaux de 2000. Le transport aérien a été touché suite à un ralentissement d’activité qui a aggravé les difficultés de la compagnie Royal Air Maroc, récemment renflouée par l’État. Les grands équilibres économiques ne sont pas menacés pour autant, même si la croissance est réduite. Sur le plan externe, le Maroc a accumulé des réserves de change considérables (8 mois d’importation), provenant de la privatisation de 35 % de Maroc Télécom, des recettes touristiques et de revenus élevés des transferts des travailleurs migrants. La poursuite de la croissance économique attendue pour 2002 devrait atteindre 4,3 %.

Tunisie : correction rapide

Les effets du 11 septembre ont porté également sur le secteur du tourisme et le transport aérien. Globalement modestes jusqu’ici, ces effets ont été largement corrigés. Les recettes liées au tourisme se sont toutefois accrues de 6,5 %, ce qui est bien inférieur aux prévisions. Combinée à la mauvaise saison agricole, la baisse attendue de recettes en 2002 devrait faire régresser la croissance à 3,8 % contre 5,2 % en 2001. Ceci ne devrait pas empêcher le pays d’atteindre en fin d’année son objectif de réserves officielles de change correspondant à trois mois d’importations. La restructuration qui s’impose dorénavant à la compagnie nationale Tunisair résulte essentiellement des difficultés précédant la détérioration du marché mondial du transport aérien. Par ailleurs, la bonne réaction des marchés financiers au nouvel emprunt contracté sur les marchés internationaux est très encourageante.

Jordanie : prise en tenaille

Les effets directs du 11 septembre sont réels, entraînant une forte chute des arrivées de touristes juste après les événements ; mais, grâce à leur reprise rapide, les recettes n’auront régressé que de 3 à 4 % en 2001 par rapport à 2000. Ainsi, les effets ont été relativement bien absorbés, grâce à la poursuite d’une croissance économique assez vive. Cette dernière devrait atteindre 4 % cette année, comme en 2001, grâce au dynamisme des exportations des zones industrielles. De plus, les réserves officielles de change sont abondantes (8 mois d’importation). La dégradation de la situation en Israël et dans les territoires palestiniens pourrait cependant remettre en cause le rattrapage dans le domaine du tourisme.
Un nouveau programme en préparation avec le FMI devrait permettre de nouvelles opérations de rééchelonnement d’une partie de sa dette extérieure de 7 milliards $. Ce qui est préoccupant, en revanche, c’est la détérioration de la situation régionale qui a des effets prononcés sur la Jordanie, y compris sur le plan des échanges, de l’épargne et du système bancaire. Ceci est vrai aussi de la situation de l’Irak qui, si elle se détériorait, pourrait, parmi d’autres choses, remettre en cause le mécanisme d’achat des produits pétroliers extrêmement avantageux dont bénéficie la Jordanie (à la moitié du prix établi).

Syrie : déjà à l’écart

Les conséquences économiques directes des événements du 11 septembre demeurent modestes pour la Syrie. Les deux secteurs dominants, agriculture et produits pétroliers, sont plutôt restés à l’écart des turbulences qui ont suivi les événements. Les incertitudes sur l’évolution des prix pétroliers se sont toutefois accrues pour les mois à venir, mais sans lien direct avec le 11 septembre.
Le seul effet direct porte sur les recettes de tourisme qui représentent près de 20 % du total des exportations (pour atteindre 1 milliard $ en 2000), suite à la baisse des touristes en provenance de l’Europe et des États-Unis. Pour le pic touristique d’été, les trois quarts des touristes proviennent des pays arabes et ne devraient pas être affectés par les événements, bien au contraire. Le secteur du coton, premier produit d’exportation après le pétrole, semble avoir été affecté par la baisse de la demande mondiale consécutive à la récession mondiale de 2001, et la concurrence accrue des exportations turques. Pour l’investissement étranger, l’impact immédiat des événements est nécessairement résiduel : la valeur des investissements directs étrangers est marginale, en raison d’un climat d’investissement jugé peu attractif par les investisseurs étrangers et de la mésentente politique au sein de la région.
Ce qui est davantage préoccupant que le 11 septembre c’est la faiblesse de l’activité économique, presque stagnante, face à une croissance démographique de 2,7 % par an.

Perspectives myopes

Nous avons vu que dans l’ensemble le choc immédiat avait été plus ou moins bien absorbé selon les pays, mais que les perspectives demeuraient pour tous plus incertaines. C’est une préoccupation particulièrement sérieuse pour les flux d’investissements, y compris étrangers, au point que le véritable test de la résorption du choc du 11 septembre sera le rétablissement du climat pour l’investissement productif. À son tour, ce climat de confiance est déterminé par les anticipations des agents économiques et des gouvernements. Ces derniers peuvent avoir des effets profonds et durables si, en justifiant l’immobilisme et le statu quo, ils disqualifient les politiques de modernisation et d’ouverture.
Le retour à une situation plus stable dépend largement d’une série de prolongements éventuels qui agissent sur les agents économiques. La situation au Moyen-Orient et l’évolution du processus de paix peuvent affecter la région. Le développement économique devient l’otage de la mésentente politique. Il y va de même des menaces en direction de l’Irak aux conséquences potentielles fortes, y compris sur les marchés pétroliers.
Dans un tel climat, les accords d’association avec l’Europe sont un facteur majeur de stabilité et donnent à la région une vision de son avenir. La vocation première des accords comme “facilitateurs” des réformes et “réducteurs” des risques pour la transition n’est jamais apparue aussi clairement. Le processus doit donc être valorisé et accéléré.