Dans notre série – presque continue – d’entreprises performantes, nous avons opté cette fois pour
un échantillon de… start-up. L’appellation est risquée, avec une identification peu courante au Liban et une image de faillites véhiculées à partir des pays qui nous ont devancés. Sauf que notre liste comporte des percées bien calculées, mais parfois aussi atypiques. Et ce malgré des obstacles mis là où il faut pour freiner le développement de telles initiatives (voir plus loin les difficultés
de l’exportateur). Il n’empêche que l’effort, récompensé ou pas encore, méritait le détour.
Soft Solutions
Nehmé Taouk a choisi le créneau de la grande distribution un peu par hasard. En 1988, il quitte le Liban pour la France. Il décroche quelques missions dans la grande distribution et se rend compte des besoins du secteur. Depuis plus de 15 ans, la société Soft Solutions fournit des systèmes d’information et de solutions pour la grande distribution et elle est en passe de devenir leader sur ce marché.
Aujourd’hui, la société emploie 140 salariés, et M. Taouk compte porter ce nombre à 250 au Liban d’ici à la fin de 2002. Des plans d’investissement colossaux sont prévus grâce à l’ouverture des marchés canadien et américain. En effet, une filiale américaine a vu le jour. Soft Solutions est également présente à Hong Kong, à Sao Paulo et à Londres. Mais, le siège social reste Villeneuve d’Asq (France) avec 48 salariés, en charge du commercial.
Retour en arrière sur ce modèle de success story : en 1989, Nehmé Taouk crée la société Soft Solutions et obtient un premier contrat avec Auchan. La société démarre à 4 collaborateurs. Jusqu’en 1994, la croissance de l’entreprise était limitée. À cette époque, la société se tourne vers l’international et obtient un marché en Espagne. Soft Solutions compte alors 30 salariés. En 1996, elle décroche son premier contrat avec Carrefour-France, qui sera suivi deux ans après par un contrat Carrefour pour l’Europe centrale et du Sud. Et, en 2000, le géant français fait appel à Soft Solutions pour intégrer deux progiciels d’aide à la décision. Ce contrat vise à harmoniser les outils informatiques utilisés par les quelque 10 000 magasins du groupe implanté dans 32 pays. Le chiffre d’affaires atteint alors 90 millions de francs, en 2000, alors que ce grand projet n’était qu’à ses débuts. Par la suite, une série de contrats sont signés avec Métro, Leclerc, Intermarché, Auchan...
Les logiciels ne sont pas vendus sur les marchés libanais et régional. Mais l’entreprise est présente au travers de quelques multinationales comme Carrefour, implanté à Dubaï et, dans quelque temps, en Égypte et au Liban.
Entre-temps, en 1997, M. Taouk délocalise la production au Liban. «Rien à voir avec une réduction des coûts, mais pour des raisons de patriotisme et de nostalgie», rectifie-t-il, anticipant notre réaction. Produire au Liban ne nous coûte pas moins cher qu’ailleurs, poursuit-il, car «d’une part, l’obligation de se plier aux exigences mondiales se révèle onéreuse en formation. Les ingénieurs débutants passent par un cycle de formation de 6 à 9 mois avant d’entrer dans la phase de production. Et d’autre part, les salaires de nos ingénieurs libanais sont aussi élevés qu’en Europe, la moyenne étant de 3 000 $». C’est en assurant aux ingénieurs un niveau de vie, de formation et de compétence élevé que Nehmé Taouk compte limiter, à sa manière, la fuite de cerveaux, qui minent d’autres sociétés.
AraChnea
AraChnea est, à l’origine, en 1996, une société de 3 salariés, spécialisée dans le Web design. En 1998, l’entreprise signe de gros contrats avec des banques, des compagnies d’assurances ou des industries libanaises et prend une nouvelle orientation. Sur le plan de l’activité, AraChnea se lance dans la mise en place de solutions sur Internet, comme des bases de données du e.commerce, du B to B. La société propose aussi bien des services comme le conseil ou l’intégration des systèmes que des produits comme l’archivage ou la gestion de sites.
En matière d’expansion géographique, AraChnea s’est dans un premier temps développé sur les marchés du Golfe. Deux bureaux de représentation au Koweït et à Dubaï ont été ponctuellement ouverts, ce qui a permis de décrocher des contrats avec la municipalité de Dubaï et les Pages Jaunes de Koweït.
C’est à ce moment que commence la conquête du marché européen. Début 2000, une société sœur est créée à Londres pour proposer les mêmes services à des prix bien plus compétitifs que les sociétés locales. Près de 70 % des contrats signés à Londres étaient traités au Liban, seul le conseil était réalisé à Londres. Et par rapport aux sociétés indiennes présentes au Royaume-Uni, les capacités multilingues des ingénieurs libanais ont pu faire la différence. Fin 2001, la société libanaise et sa filiale anglaise comptaient près de 43 salariés pour un chiffre d’affaires d’un million de dollars.
Mais depuis le 11 septembre, les sociétés européennes et américaines rechignent à travailler avec des entreprises basées au Moyen-Orient. AraChnea a donc été amenée à restructurer la société : réduction de l’effectif anglais (effectif total passant à 35 salariés), indépendance et activité limitée au marché européen. Actuellement, un contrat signé à Londres y est exécuté en totalité, à moins que le client ne préfère Beyrouth pour des considérations de coûts. Redéploiement parallèle : en janvier 2002, AraChnea crée une ISP en Arabie saoudite, en partenariat avec Oger Tel. La société a déjà signé deux contrats d’un montant équivalent au chiffre d’affaires semi-annuel réalisé sur le marché libanais.
AraChnea réalise plus de 60 % du chiffre d’affaires en valeur à l’étranger. Mais en volume, l’activité est plus importante au Liban. C’est que le prix moyen d’un contrat local varie de 5 000 à 15 000 $, alors que la moyenne européenne va de 20 000 à 150 000 euros. «Ce qui implique qu’une société qui ne travaille pas à l’étranger ne peut verser des salaires élevés à ses ingénieurs», constate Michel Diab, CEO. Et les entreprises libanaises pourraient difficilement les retenir.
Unilog Liban
La présence d’Unilog au Liban remonte à 1995. À l’époque, Habib Maaz, directeur d’un département chez Unilog France, monte un projet de représentation à Beyrouth. Ce projet intéressait la direction pour plusieurs raisons : pénurie de main-d’œuvre en France et reconnaissance du niveau de compétence des ingénieurs libanais ; plate-forme de développement offshore à coût réduit ; ouverture plus facile sur le marché du Moyen-Orient ; délocalisation possible des services de développement informatique grâce à Internet.
La direction avalise le projet, sous réserve que M. Maaz devienne actionnaire de la nouvelle structure. La société mère participe également au capital, tout comme certains salariés d’Unilog Liban. L’entreprise a démarré avec 2 employés ; aujourd’hui, ils en sont à 10.
C’est pour dire que la croissance n’a pas été aussi bonne que prévu. Elle a suivi en quelque sorte le taux de croissance du PIB, qui, de 8 % en 1994, s’est effrité depuis. Unilog a donc revu à la baisse ses ambitions de croissance, car près de la moitié de son chiffre d’affaires est réalisé sur le marché local. Pour prospérer, la société a dû exporter ses produits et services. Des contrats ont été décrochés sur les marchés chypriote, égyptien, jordanien, saoudien et bahreïnien. Pour l’année 2002, Unilog Liban évalue à 30 % du chiffre d’affaires les nouveaux contrats.
La stratégie de développement de la filiale est différente de celle de la société mère. En France, Unilog embauche d’une manière quasi continue des ingénieurs qui seront par la suite placés sur des missions dans des entreprises clientes. Sa filiale libanaise ne fonctionne pas de la sorte, «car le marché local est étroit et ne peut supporter des experts payés à la journée», fait remarquer Habib Maaz.
Unilog Liban a une double activité. D’une part, elle fait du conseil en système d’information et d’organisation, des études, du développement, des implémentations, de la maintenance et de l’intégration et, d’autre part, elle est habilitée à effectuer des formations sur des produits Sage, numéro un mondial dans son secteur (logiciels pour les entreprises).
En matière de développement, la société libanaise crée des produits taillés sur mesure et adapte les progiciels de Sage aux besoins du client. Unilog Liban exécute aussi pour le compte de la maison mère une partie des contrats signés en France avec des grandes entreprises, comme Peugeot, Vivendi, Renault, BNP Paribas. Pour les contrats que la filiale a elle-même décrochés ou pour certains petits budgets signés par la société mère, Unilog Liban intervient directement. «Le fait d’être rattaché à un géant européen de l’informatique, qui emploie près de 6 500 salariés, rassure les clients sur la solidité financière de la filiale», indique M. Maaz.
Les salaires des ingénieurs libanais sont élevés – moins qu’en France mais plus qu’en Inde. Ils représentent près de 80 % du budget de l’entreprise : «En versant de tels salaires, les entreprises d’informatique tentent de freiner la fuite des cerveaux. Cette hémorragie coûte très cher sur le plan de la formation à Unilog, qui doit investir en moyenne pendant deux ans pour former un ingénieur débutant». Malgré cela, un projet sous-traité au Liban coûte 30 % moins cher qu’en France.
Software Design
Depuis 1985, Software Design est spécialisée dans le développement de logiciels de gestion, dont le désormais célèbre Dolphin. Comptant 50 salariés, la société informatique exporte ses logiciels vers la Grande-Bretagne, la Grèce, le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, l’Égypte, les pays du Golfe, la Russie et les pays Baltes.
La première expérience à l’export remonte à 1988 avec Chypre. Mais celle qui a permis à l’entreprise de décoller date des années 95. À cette époque, Software Design a signé des contrats en centaines de milliers de dollars avec de grandes entreprises grecques, ouzbèkes, kazakhes, anglaises et saoudiennes.
À partir de 1998, Software Design ouvre des bureaux à Dubaï, au Koweït et en Arabie saoudite, pour commercialiser ses produits et faire du support technique. Elle compte, par ailleurs, ouvrir prochainement une antenne en Europe. Le support technique se fait autant que possible via Internet, mais une fois par an des ingénieurs font des tournées d’inspection dans certains pays.
«À l’heure actuelle, nous optons pour une nouvelle stratégie en matière de commercialisation des produits. Au lieu d’ouvrir des filiales, nous allons développer des partenariats avec des revendeurs et des distributeurs», prévoit Michel Nseir, PDG.
DC Soft
Après 22 ans aux Émirats arabes unis, Costi Papadopoulos s’installe au Liban pour monter DC Soft, une start-up. Il avait une idée bien précise : développer des logiciels au Liban et les vendre sur les marchés étrangers. La société est fondée en janvier 2000 et compte actuellement 7 salariés.
DC Soft est spécialisée dans les applications de facturation pour les sociétés d’Internet et de télécoms et dans la gestion hospitalière. Elle fabrique des logiciels en série et les adapte ensuite aux besoins des clients. La société fait également de la sous-traitance pour le compte d’entreprises américaines et européennes.
Près de 95 % des ventes sont faites à l’étranger, essentiellement au Moyen-Orient et en Afrique. La société cherche également à élargir ses débouchés sur les marchés européen et américain. «Le paradoxe est que les entreprises libanaises ont plus de difficultés à se positionner sur le marché local que de vendre à l’étranger, car le consommateur n’a pas confiance dans les produits développés localement», s’insurge Costi Papadopoulos.
D’après lui, il est essentiel que le Liban soit un centre de développement de logiciels connu et reconnu des sociétés étrangères : «La situation ne peut que s’améliorer. Pour cela, les entreprises informatiques ont besoin que nos ambassades fassent la promotion du secteur et tissent un réseau de relations autour des Libanais travaillant et vivant à l’étranger».
Info Plus
(Data Managers International)
DMI-Info Plus compte parmi ses clients la Coface française (Compagnie de garantie des investissements) ainsi que la Commission et le Parlement européens ou encore le groupe Hachette Filipacchi. Info Plus démarre son activité dans les services informatiques en 1988 avec 30 salariés. Aujourd’hui, elle compte près de 150 salariés, et l’effectif peut parfois atteindre 200, selon les contrats.
«Nous avions besoin d’une présence européenne pour pouvoir signer des contrats à l’étranger. En 1998, Data Managers International voit le jour à Dublin, qui est le siège des activités internationales. De Dublin, la société répond aux appels d’offres internationaux. Mais les projets sont développés au Liban, la délocalisation de la production permettant une économie de 25 à 50 %, selon la taille et la durée du projet. «Plus la réalisation du projet est longue, plus les entreprises étrangères ont intérêt à le développer au Liban, surtout si ce sont des sociétés francophones», fait remarquer Toufic Sioufi, gérant de la société.
L’entreprise s’est lancée dans le développement de projets informatiques sur mesure destinés aux banques, aux assurances et à diverses industries. Depuis 1995, elle fait de la gestion électronique de documents. DMI travaille également sur la constitution de fonds documentaires électroniques.
Pour réussir dans ce secteur, insiste M. Sioufi, il est nécessaire de prospecter de nouveaux marchés et de vendre l’image du Liban en termes de qualité et de prix : «En matière de débouchés, le marché du Moyen-Orient est porteur». D’une part, les coûts de marketing y sont plus réduits par rapport à l’Europe et aux États-Unis. D’autre part, les marchés des pays en voie de développement présentent des opportunités, car ils sont souvent vierges en matière de systèmes informatiques.
Dataflow
L’idée de créer une société informatique a mûri en France. À l’époque, Jean-Loup Khayat et Michel George, tous les deux ingénieurs, travaillaient respectivement chez Cray Research et Istisharat. En 1993, ils rentrent au Liban. À leurs débuts, ils sont cinq à développer des applications générales de comptabilité, de gestion et de paie pour le compte du supermarché Embassy, d’Ajax et de Faraya Mzaar.
Autour de ce noyau dur de gestion et de comptabilité, Dataflow développe des applications dans de nombreux domaines verticaux : la gestion des projets adaptés aux entrepreneurs, des sous-modules de gestion de stocks, des services pour les pharmacies, les concessionnaires de voitures, les supermarchés, des clubs comme Yarzé ou Faraya Mzaar, des sociétés financières... Aujourd’hui, Dataflow compte 25 salariés et travaille pour LibanCell, Almabani, Aramex, FFA, Vincenti, Byblos Bank, BEMO, Leo Burnett…
«Près de 50 % des bénéfices sont réinvestis chaque année dans la recherche et le développement», nous indique Jean-Loup Khayat, DG. La société se concentre actuellement sur les technologies du “wireless”. Elle développe toutes sortes d’applications avancées : les sonneries de téléphone, le graphisme, les SMS ou le WAP. En vendant un programme de gestion ou de comptabilité à une entreprise, Dataflow propose par la même occasion un service SMS pour le suivi des clients.
Dataflow n’intervient que sur le marché libanais, mais envisage des développements au Moyen-Orient. En mars 2002, elle s’associe à un partenariat américain pour faire de la sous-traitance – et a déjà décroché deux nouveaux contrats sur le marché local.
Layout
«L’idéal pour une société libanaise est de signer des contrats avec des entreprises étrangères et de développer les produits ou les services au Liban, vu la différence des coûts. Pour cela, il faut proposer des solutions uniques et privilégier l’ouverture internationale, car peu de sociétés dégagent des bénéfices sur le marché local», commence par dire Jo Abi Raad, directeur général adjoint de Layout, une société du groupe Habis (Agfa…).
La société Layout démarre en fait son activité en 1992 avec deux salariés. Aujourd’hui, elle en compte 14 ; mais ce chiffre donne une fausse indication sur l’importance de la société. C’est que Layout fournit des solutions en arabe pour le secteur de la publication et de l’édition. L’application Arabic XT permet de travailler en arabe sur QuarkXpress et le logiciel Kalimat sur des programmes comme Adobe Photoshop, Adobe Illustrator ou Macromedia Freehand.
«Layout est la seule société informatique qui propose ce type de solutions. Près de 7 000 applications Arabic XT et 1 500 Kalimat sont vendues chaque année. Layout est pratiquement en position de monopole dans la région du Moyen-Orient. Elle a près de 90 % du marché régional de l’édition et 100 % à Dubaï. Quant au marché libanais, il représente environ 35 % du chiffre d’affaires en volume», explique Jo Abi Raad.
Layout a chargé son partenaire à Dubaï de la distribution et du marketing pour les régions du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Au Liban, la société est en charge de la recherche et du développement, du support technique et du marketing international pour les États-Unis, l’Europe, la Jordanie, la Syrie et le Liban, où elle fait appel à des revendeurs et des distributeurs.


