Se contenter de mener de petits calculs d’épicier sur les pertes et profits liés
à l’accord, c’est faire preuve de myopie. Qu’on peut traiter par des verres
correcteurs. Tentative.

Au-delà des discussions techniques relatives à l’accord de partenariat, nombreux sont encore les agents économiques libanais à s’interroger sur l’impact stratégique de cet accord. D’abord, il y a les sceptiques. Qui estiment que cette convention n’apportera pas grand-chose à l’économie libanaise, surtout que l’ouverture du marché européen aux produits et services libanais était pratiquement assurée par les accords antérieurs. Et que, malgré cette levée des barrières douanières, les produits libanais s’exportent très difficilement vers cette zone.
Les obstacles sont soit techniques, avec des normes pratiquement impossibles à assurer, soit commerciaux, c’est-à-dire inacceptables pour les systèmes de distribution européens.
De ce fait, éliminer les droits de douane ne donnerait que des avantages marginaux aux agents économiques libanais. Qui, à l’inverse, ne pourraient plus profiter d’une protection sur leur marché national et s’exposeraient ainsi à la concurrence la plus féroce de la part des firmes européennes nettement plus performantes.
Ce scepticisme est loin de faire l’unanimité. Et nombreux sont les défenseurs de cet accord de partenariat. Pour eux, l’abolition des barrières douanières est une condition nécessaire à une intensification des échanges avec l’Europe, même si, dans l’état actuel des choses, elle n’est pas suffisante.
En effet, la tolérance douanière de l’Europe vis-à-vis des produits libanais, qui dure depuis 1977, ne saurait être indéfinie. Et elle est justement liée à la volonté du Liban à adhérer à un accord d’association, même si son application demande une période plus ou moins longue, notamment pour certains secteurs ou produits libanais jugés trop vulnérables. Pour espérer bénéficier d’une levée permanente des obstacles douaniers en Europe, le Liban devait nécessairement signer l’accord de partenariat.
En plus, l’économie libanaise bénéficierait d’un grand nombre d’avantages de son rapprochement avec l’espace européen qui vient de s’agrandir pour englober 25 pays – et près de 370 millions de consommateurs.

Le mode des échanges évolue

Le renforcement des liens avec l’Union européenne apportera en tout cas des changements profonds aux traditionnels échanges commerciaux. Il ne faut pas oublier que l’Europe des 15 assure, bon ou mal, plus de la moitié des importations libanaises. L’Italie, la France, l’Allemagne et dans une moindre mesure la Grande-Bretagne et l’Espagne sont, avec les États-Unis, les principaux fournisseurs du Liban. Ces pays se contentent généralement d’écouler leurs produits sur le marché libanais par le biais d’un système de distribution basé sur la représentation commerciale. Or, ce schéma est appelé à changer au cours des prochaines années avec des implications plus directes des fournisseurs européens.
Les investissements européens directs devraient s’intensifier par implantation d’unités de production ou de commercialisation totalement dépendantes de la maison mère ou par des participations aux capitaux des entreprises libanaises. D’ores et déjà, des actifs libanais de production ont été rachetés par des firmes européennes, notamment par les grands groupes de l’agroalimentaire, de l’assurance ou de la finance.
Les petites et moyennes entreprises européennes projetteraient, elles aussi, de participer aux investissements productifs libanais existants. Et pourraient ambitionner même de desservir les marchés régionaux à partir de Beyrouth, profitant du savoir-faire commercial régional des agents économiques libanais. Certains analystes estiment que les capitaux croisés pourraient englober aussi des investissements financiers régionaux, y compris ceux des pays du Golfe.
Dans ce cadre, des initiatives soutenues par l’Union européenne ont été lancées pour faciliter et accélérer le renforcement des liens entre agents économiques libanais, régionaux et européens. On retiendra en particulier :
• Le projet Unimed Business Network visant les mises en réseau des fédérations industrielles et des organisations patronales et la création en 2002 de l’Union méditerranéenne des confédérations d’entreprises.
• Le projet de coopération euro-méditerranéenne PME qui finance l’organisation de réunions de travail entre des entreprises méditerranéennes et européennes.
• La création du Centre européen de correspondance et d’information (EICC) établi à la Chambre de commerce et d’industrie de Beyrouth, qui fournit aux entreprises libanaises des informations sur le marché européen et les entreprises intéressées par le marché libanais.

Redéploiement
des multinationales

Pour faciliter l’application de l’accord de partenariat, l’Union européenne a débloqué des fonds pour moderniser et restructurer les entreprises et les institutions libanaises afin d’améliorer leur productivité et de leur permettre de résister et de réussir à pénétrer le marché européen.
Les unités de production libanaises sont de faible taille et sont généralement gérées de façon très individuelle. Ce mode de gestion assure certes une souplesse d’adaptation aux crises ; mais il est appelé à se moderniser et à s’orienter vers une plus grande institutionnalisation des entreprises. Cette transformation progressive, avec les programmes d’aide européens, peut faciliter l’ouverture des capitaux et la recherche des partenaires stratégiques.
Les entreprises privées européennes sont elles-mêmes encouragées à intensifier leurs participations directes sur le marché non européen de l’espace MEDA. Ce redéploiement n’est pas uniquement motivé par une volonté politique. Il s’inscrit dans les stratégies de développement des multinationales elles-mêmes. Qui visent une expansion géographique, l’acquisition de nouveaux actifs de production ou l’exploitation directe des marchés externes. Les fusions et les multiples OPA annoncées sur les différentes places boursières internationales témoignent de cette nouvelle dynamique pour les grandes entreprises multinationales.
Le Liban ne pourrait pas longtemps rester hors de ces mouvements, et il sera amené à adopter les mesures nécessaires pour accueillir, dans les meilleures conditions, ces investissements, notamment une révision des pratiques juridiques commerciales.

Au-delà de l’Europe

Les exportations libanaises vers l’Europe sont très faibles et représentent à peine 10 % du volume des importations. Certes, ces exportations se sont améliorées au cours des dernières années, mais le déficit commercial reste très élevé. Ces mouvements devraient s’intensifier au cours des prochains exercices et on assiste déjà à un changement de destination des produits libanais. La part des traditionnels marchés du Golfe dans les ventes libanaises à l’étranger est en baisse constante en faveur des pays limitrophes (Syrie, Jordanie, Irak) et vers les pays de l’Union européenne.
Tous les produits et services libanais sont concernés par ces changements et plus particulièrement les produits de haute qualité et à faible volume mais aussi à forte valeur ajoutée. À titre d’exemple, on relève que les exportations agricoles vers l’Europe sont aujourd’hui inexistantes. La signature de l’accord Euromed devrait être l’occasion de débloquer cette situation à moyen et long terme. Surtout que l’UE est prête à nous apporter une assistance afin que nous puissions s’accommoder des exigences techniques européennes.
Dans le domaine industriel, les mises à niveau actuellement en cours et l’amélioration des réseaux relationnels entre agents économiques libanais et européens aboutiraient à une augmentation des ventes des firmes libanaises en Europe.
D’ailleurs, les effets positifs de cette restructuration ne se limiteraient pas au seul marché européen, mais devraient s’étendre au marché interne et vers d’autres zones géographiques. Cet accord devrait donc faciliter l’intégration du Liban dans l’économie internationale et lui assurer des avantages certains dans ce domaine, compensant largement les effets négatifs que le Liban risque de subir à court terme.