Rassuré, à l’instar des marchés, le gouverneur de la BDL. Et satisfait des paris de Paris II
dont il est le monteur financier. Aux banques maintenant de jouer pour financer l’économie
et relancer la croissance. Après une année chaude, Riad Salamé semble souffler.
L’accord entre la BDL et les banques (voir CDL de janvier), qui concrétise une orientation abordée entre ces deux parties avant la conférence de Paris II et “souhaitée” déjà tant par les États prêteurs que par le FMI, est présenté comme une contribution “nationale” de la part des banques pour sortir de la crise. C’est ce qui explique vos efforts pour sa mise en pratique dès votre circulaire détaillée du 17 janvier ?
Cette opération sert plusieurs objectifs, dont l’objectif monétaire. Le système bancaire est appelé à accueillir des flux importants de capitaux. Primo, par le fait que 3 milliards $ vont être réinjectés dans le secteur : ce sont des émissions qui vont être placées sur 15 ans auprès des pays concernés, résultat de la conférence de Paris II. Le produit de ces souscriptions sera utilisé pour rembourser des échéances de dette. Or, la plupart de cette dette est entre les mains des banques libanaises. Secundo, l’augmentation prévue des dépôts (y compris encaissements d’intérêts sur les avoirs en dollars du secteur bancaire) au cours des 6 mois à venir est d’environ 2 milliards $. Tertio, la titrisation prévue des revenus de la Régie et la vente des deux licences de cellulaire qui rapporteraient, selon le scénario réaliste des banques d’affaires, plus de 2 milliards $.
Nous tenons à ce que cette masse, qui rentre sur le marché (la masse monétaire connaît aujourd’hui une hausse de presque 8 %), ne soit pas mal utilisée. Dans le sens où les banques, ayant réalisé des profits sur les bons du Trésor, pourraient créer une compétition non objective pour augmenter leurs parts de marché, ce qui freinerait la baisse de la structure des taux d’intérêt.
Il vaut mieux en tout cas placer cet excédent de liquidités d’une manière productive : qu’il ne soit pas, par exemple, investi complètement dans la consommation (ce qui nuirait à la balance des paiements). Même si un tel effort provoquera une baisse des profits des banques.
La conclusion de l’accord s’explique aussi par un constat simple : lorsque des pays étrangers souscrivent à un emprunt en faveur du Liban à des taux très compétitifs et pour une longue durée, il est inconcevable qu’il n’y ait pas un effort consenti tant par la BDL que par les banques libanaises. Surtout dans ce climat d’amélioration de la confiance, qui a entraîné naturellement une diminution des taux d’intérêt.
Mais qu’en est-il d’une baisse des taux favorisant les crédits aux secteurs productifs et du niveau de liquidité sur le marché ?
Comme les taux d’intérêt créditeurs sont en train de baisser, les banques procéderont, au cours des prochains mois, à une baisse des taux débiteurs. Le niveau de liquidité qui existe actuellement sur le marché est confortable et les banques qui auront moins de liquidité que les autres combleront ce manque par le biais du jeu des taux d’intérêt. Ce jeu étant libre, l’impact en sera une redistribution des dépôts.
Aux observateurs qui font remarquer que beaucoup de ces démarches, enclenchées seulement aujourd’hui, avaient été proposées dans le passé, notamment par le ministre Georges Corm et le député Nassib Lahoud et accueillies par des critiques qui s’avèrent injustifiées, vous répondez que ce n’était pas le bon timing. N’est-ce pas trop facile comme prétexte ?
Toutes ces démarches étaient connues et suggérées par les instances internationales. Mais il fallait attendre, pour les mettre à exécution, le bon moment et un ensemble de données, dont une baisse des taux d’intérêt provoquée par “la volonté des marchés” et un marché des changes positif.
Il ne faut pas oublier qu’à partir d’octobre 1999, les instruments émis par la République libanaise trouvaient de moins en moins de preneurs. Et pour la période s’étalant d’août 2001 à mai 2002, seule la BDL souscrivait aux bons du Trésor. Une baisse des taux d’intérêt aurait donc constitué à l’époque une opération fictive. En fait, les interventions de la Banque centrale ont conduit à empêcher une hausse des taux d’intérêt. De plus, quand la balance des paiements est déficitaire, et elle l’était de 1,2 milliard $ en 2001 et de 1 milliard pour les cinq premiers mois de 2002, toute mesure touchant le secteur bancaire aurait pu produire une sortie massive de capitaux. Aujourd’hui, la situation est totalement différente : la baisse des taux ne déstabilise pas la monnaie nationale et on a réellement les moyens de soutenir cette politique en symbiose avec les améliorations structurelles survenues.
La balance des paiements a donc été déficitaire début 2002. Et puis, à partir de fin mai, il y a eu un retournement spectaculaire de la tendance. Comment vous l’expliquez ?
L’élément essentiel a été une reprise de la confiance. La Banque centrale a réussi à écouler des eurobons pour 1 milliard $, acquis suite à un échange BDL/État, étant donné que la BDL détenait un portefeuille très important de bons du Trésor en LL qui avait dépassé les 8 000 milliards. Cette substitution, survenue le 5 mars 2002, a permis d’augmenter les réserves de la BDL en termes de devises liquides (donc de 1 milliard $). Et on a assisté, à partir du 27 mai, à un retournement de la tendance au niveau de la balance des paiements, du marché des changes et des souscriptions aux bons du Trésor.
Sans ignorer, bien entendu, la sortie officielle du Liban de la liste du GAFI, on parle toujours dans le pays de blanchiment d’argent par certaines banques…
Il n’y a pas de mouvements illégaux signalés, ni par notre comité ad hoc en charge de la lutte contre le blanchiment ni par les parties étrangères. Le pays reçoit actuellement un flux de capitaux grâce essentiellement à un regain de la confiance et au différentiel des taux d’intérêt. Il ne faut pas oublier qu’entre avril et novembre 2002, les taux d’intérêt sur la livre libanaise étaient élevés, puisque la BDL a réalisé des opérations de swap à 16 et 18 %, ce qui a permis à la liquidité de se résorber et d’être relancée sur deux ans. La situation qui prévalait et le fait que les banques étaient dans une position de méfiance, basée notamment sur les évaluations des agences de notation sur les instruments de l’État, nous ont conduits à ouvrir au public l’achat d’eurobons avec un rendement élevé.
Le public y a souscrit massivement et directement. La masse des fonds recueillis s’est placée sur deux ans en LL, et dans les eurobons entre deux et cinq ans. Ce ne sont donc pas des rentrées d’argent à court terme.
Un facteur d’instabilité interne, à savoir un remaniement ministériel, ou régional, voire un bombardement de l’Irak, ne risque-t-il pas d’avoir des retombées négatives sur la situation monétaire ?
Les marchés, qui sont au courant de ces données politiques, fonctionnent par anticipation. Les adjudications hebdomadaires des bons du trésor montrent des demandes d’achat de ces bons à des taux d’intérêt sans cesse plus bas. Les marchés anticipent un avenir meilleur pour l’économie du pays et ses finances publiques. Pour preuve, la réduction du différentiel des taux sur deux ans entre le bon du Trésor en LL et l’eurobon en $ : la prime n’est plus que de 0,5 %. Cela signifie que le marché a éliminé le risque de change sur la monnaie libanaise. L’offre est massive sur les devises et la BDL intervient aujourd’hui au seuil plancher pour acheter des devises et empêcher une réévaluation de la livre libanaise par rapport au dollar.
Comptez-vous soutenir des orientations visant à faciliter aux secteurs productifs l’obtention de crédits et comment voyez-vous la cadence de baisse des taux d’intérêt ?
L’État libanais n’aura pas de grands besoins d’emprunt en 2003 et 2004 (grâce aux facilités octroyées par Paris II). De leur côté, les banques, ayant moins d’accès aux instruments gouvernementaux et moins de revenus sur ces instruments, développeront, par souci de profitabilité, des systèmes plus rapides et plus efficaces d’octroi de crédits au secteur privé. Et la BDL va encourager cette orientation dont Kafalat constitue une esquisse réussie. Nous comptons élaborer en coordination avec les banques des mécanismes permettant par exemple de lier un prêt à la valeur d’un projet, sa faisabilité ou encore son bilan.
Un développement des marchés de capitaux aidera à rendre plus efficace l’excédent de liquidité. Il s’agit de recréer un intérêt pour les investissements obligataires privés mais aussi les participations aux capitaux. Il faut aujourd’hui encourager la structure de financement aux secteurs industriel, hôtelier, touristique mais aussi technologique et faire en sorte que les capitaux ne soient pas exclusivement orientés vers les projets immobiliers ou encore vers l’augmentation du volume de nos importations.
Par ailleurs, le gouvernement va dépenser de l’argent non inflationniste. Si la réduction des taux peut affecter les revenus des consommateurs-déposants, le marché profitera d’autres apports de capitaux injectés par le gouvernement à travers les programmes de développement et par le système bancaire à travers les crédits. Ce qui augmenterait la vélocité de l’argent dans le système.
Quant à la cadence de baisse des taux, elle a été très forte au début, puisque les taux étaient devenus soudain surévalués par rapport aux développements survenus. Des ajustements vont se faire. Il y aura toujours une prime pour les dépôts en livres libanaises par rapport aux dépôts en devises au Liban, mais cette prime sera beaucoup plus réaliste puisque les risques de crise ont été écartés.


