Est-il encore nécessaire de présenter Adnan Kassar ? Peut-être que si, en fin de compte, car le marathonien qu’il est – l’entrepreneur, le chef d’entreprise et le banquier – résume à lui seul 50 ans de l’initiative privée au Liban.
Président de la Fédération libanaise des
Chambres de commerce, d’industrie et
d’agriculture, CCIAL, il est depuis plus
d’un quart de siècle aux premiers rangs de la
vie économico-publique du pays. Figure arabe
d’envergure mondiale, Kofi Annan, Romano
Prodi, Fidel Castro… et autres grands de ce
monde comptent parmi ses amis.
Près de 73 ans et la vitalité intacte d’un
homme de passion et de vision. Derrière des
apparences affables, une personnalité résolue,
avisée, en qui la pénétration d’esprit
s’allie à un scepticisme bienveillant, jusqu’à
preuve du contraire, à l’égard des êtres et
des choses.
Grand travailleur, même les dimanches, un
jour à Bucarest, le lendemain à Montréal, ce
bâtisseur sans frontières n’en est pas moins
empreint d’humour. Et de modestie, cette
modestie qui sied à ceux n’ayant pas besoin
de forcer sur le paraître pour exister, détectant,
d’instinct, les fausses valeurs.
D’une famille bourgeoise, sunnite de Beyrouth,
au service de la Fonction publique depuis des
générations, Adnan Kassar fait ses classes à
Jamhour avant d’opter pour une formation
juridique sous l’influence de son père Wafic
Kassar. Personnalité à l’itinéraire exemplaire,
celui-ci est pour son fils un modèle de probité
et d’érudition.
Magistrat sous le mandat français, président
du Conseil d’État du Liban indépendant, fondateur
et premier doyen de la faculté de droit de
l’Université libanaise, le juge Kassar inculque à
Adnan et à son frère cadet Adel, tant son culte
pour le respect de la loi que sa passion pour le
savoir. Mais ne réussit pas à les convaincre
d’entrer dans la Fonction publique ni d’embrasser
la carrière diplomatique.
Sa licence en droit de l’Université Saint-
Joseph en poche, Adnan est plutôt tenté de
suivre la voie de son oncle maternel Chafic
Diab, grand commerçant et l’un des premiers
importateurs d’électroménagers dans le pays.
Jeune, fonceur, déjà, il met à bon escient son
sens de l’initiative et de l’aventure, et ses qualités
de “bosseur”. Occupé les avant-midi à
ses cours de droit, il consacre ses après-midi
à son premier job : l’import-export, n’hésitant
pas à démarcher les commerçants, catalogues
en main. Pourvu des 4 000 livres libanaises
– coquette somme pour l’époque –
avancées par son père, il ouvre son premier
bureau rue Maarad, dans un immeuble propriété
de son grand-père.
Démarrant son négoce, il ne tarde pas à faire
tripler son capital de départ. C’est qu’il a déjà
le flair des affaires. Plus le concours bienveillant
de la Providence. Au début des années
50, son père, démissionnaire du Conseil d’État,
rejoint le corps diplomatique.
PRÉCURSEUR, PAR VOCATION
Lorsque son père est nommé ambassadeur
au Pakistan, il n’a que 22 ans. Et, dit-il, «tous
les hommes d’affaires que je côtoyais étaient
beaucoup plus âgés que moi». Homme de
communication, Adnan Kassar saisit tôt l’importance
de tisser des liens avec les êtres,
aussi différents soient-ils.
Curieux de nouveaux horizons, il détecte les
lieux encore vierges où il est opportun d’investir.
Depuis Karachi, il établit un pont avec
Beyrouth pour importer du coton au Liban, le
filer aux usines Esseily et Arida avant de le
réexporter au Pakistan, moyennant une commission
de 2 % qu’il empoche : 1 % sur le
coton importé et 1 % sur le fil. Cela fait fonctionner
des usines, crée des emplois… et
marche si bien qu’il fonde sitôt sa compagnie
“The Middle East Cotton”. Son père muté en
Turquie, il continue à se rendre régulièrement
dans la capitale pakistanaise où il est, en
1954, introduit par son associé pakistanais
auprès d’investisseurs chinois.
«La Chine m’intéressait infiniment, explique
le président. L’ancien céleste empire était
alors pratiquement ignoré de tout le monde,
et je me suis dit c’est le moment d’y aller».
Les difficultés que connaît la Chine à importer
du coton, suite au blocus imposé à
l’époque par la guerre de Corée, lui offre de
bonnes perspectives. Aussi rafle-t-il des
contrats fort rentables pour fournir à la
Chine des milliers de tonnes de coton qu’il
achète d’abord en Syrie, puis en Turquie, au
gré des circonstances.
Premier Libanais à commercer avec le vieil
empire, tant Hong Kong que Beijing, il est, de
fait, l’initiateur des relations économiques
entre les deux pays, institutionnalisées plus
tard par des accords bilatéraux. Jusqu’à la
En juin 2000, Adnan Kassar reçoit le prestigieux prix
Crans Montana Foundation, pour ses actions en faveur
de la coopération internationale et la paix. arabe de libre-échange,
préalable à un marché commun,
il est alors élu président
de l’Union générale des
CCIA des pays arabes, dont il
est actuellement le vice-président
permanent.
Devenu président du Comité
libanais de la Chambre de
commerce internationale, la
CCI, dont il a été lors du
congrès de Rio de Janeiro en
1973 le fondateur principal, il
lui fait faire le tour du monde
pour consacrer une présence
internationale du Liban. Même les pires circonstances
de la guerre ne l’empêchent
pas de conduire les délégations nationales
aux congrès de la CCI à Madrid, Orlando,
Manille, Stockholm, New Delhi, Hambourg,
Cancun, Shanghai, Budapest et Denver…
Ayant des vues sur le secteur bancaire, il
liquide petit à petit ses affaires commerciales.
Et conduit, en 1980, avec son frère
Adel, un groupe d’hommes d’affaires qui
rachète la participation d’Indosuez dans la
Fransabank, présente au Liban depuis 1921.
Inséparables associés, les frères Kassar
totalisent aujourd’hui ensemble 72 % des
actions de la Fransabank. Se fixant pour
objectif d’en faire une banque parmi les premières,
Adnan Kassar a mis en place une
stratégie axée, d’une part, sur l’ouverture du
capital, notamment au Crédit
Agricole/France, à la DEG allemande et à la
PISS du Koweït et, d’autre part, sur l’internationalisation
passant
par son implantation à
Paris, Cuba, Hong
Kong et au Congo.
Insufflant à l’institution
une ferme volonté de
croissance, il la mène
à l’universalité. Ainsi naissent successivement
des filiales : foncière, informatique, de
leasing, de banque-assurance, de banque
d’investissement et de private banking.
Désigné pour deux mandats successifs de
1989 à 1996 à la tête du Bureau international
des Chambres de commerce, il est
élu en 1996 en Turquie vice-président de
la CCI avant d’accéder à sa présidence en
1999. Premier Arabe à occuper ce poste,
14 nouveaux comités nationaux de la CCI
sont formés au cours de son mandat.
Aussi, instaure-t-il un véritable partenariat
avec les Nations unies sous la direction
du secrétaire général, Kofi Annan,
pour défendre les valeurs partagées.
S’activant en faveur de «la paix et la stabilité,
conditions préliminaires, écrit-il, au
développement et à la prospérité», il
cherche à enclencher une responsabilisation
commune quant aux besoins du secteur
privé des pays en voie de développement
à l’ère de la mondialisation et conclut,
pour la première fois, dans l’histoire de la
CCI un memorandum avec la Banque mondiale
servant cet objectif.
L’ancien président de la République
Amine Gemayel dit à son propos : «Partout
où je vais dans le monde, on me parle de
Adnan. L’impact de son action lors de sa
présidence de la CCI en 1999-2000 fait
honneur au Liban».
SANS CONCESSIONS… POLITIQUES
Sollicité à plusieurs reprises dans le passé
pour occuper des portefeuilles ministériels,
il a, jusque-là, écarté la possibilité d’un
passage au politique : «Si j’embrasse une
carrière politique, je devrais faire des
concessions. Je perdrais alors mon indépendance.
Je ne peux m’y résoudre. Je ne
peux pas aller contre mes convictions. À
n’importe quel prix. Je l’ai payé cher, parce
que je me suis fait parfois des ennemis,
mais je suis fier d’être ce que je suis».
Et de vilipender la gestion politique actuelle
du pays avec son lot quotidien d’improvisation,
de corruption, de mécontentement
économique et social. C’est que le président
a une certaine idée de la grandeur de
ce pays… et de ce qu’un homme d’État se
doit d’être : «De la trempe d’un Camille
Chamoun ou d’un Rachid Karamé».
Passionné de la mer et de la Méditerranée
dont il est familier des plus beaux rivages,
adepte fervent des parties de chasse aux
quatre coins de l’Europe, Adnan Kassar
possède une collection de près de 500
oeuvres d’art. En attendant qu’il opère, sous
l’égide de sa fondation, l’implantation d’un
musée dans la capitale libanaise, ses tapisseries,
meubles et toiles d’époque donnent
vie aux trois étages de la demeure beyrouthine
qui l’a vu grandir.
Il finance à présent l’installation à la faculté
de droit de l’UL d’une bibliothèque
dédiée à la mémoire de son père et portant
son nom. Et se promet de se consacrer à la
rédaction de son autobiographie.
Un parcours où le repos n’a pas vraiment
sa place : «Je me suis beaucoup trop
donné, beaucoup trop impliqué dans tout
ce que j’ai fait. Mais toujours sans peur,
ni reproches».
décennie 80, ses liens commerciaux avec la
Chine vont représenter près de 80 % de son
chiffre d’affaires.
«Je suis, affirme-t-il, profondément libéral,
de par mon éducation, mon tempérament
et mes convictions». Raison pour laquelle
justement le communisme et “son rideau
de fer” ne l’impressionnent pas. Les
Roumanie, Slovaquie et autres républiques
de l’ex-bloc soviétique feront partie, au fil
du temps, de sa feuille de route.
LE GARDIEN DU TEMPLE
Élu d’abord membre puis secrétaire général
de l’Association des commerçants de
Beyrouth, il est l’une des figures de proue de
l’opposition qui réclame le retrait par le gouvernement
du décret numéroté 1943 (pris par
Élias Saba) taxant une liste considérable de
produits, et finit par obtenir gain de cause.
Ainsi démarre l’ascension
publique d’Adnan
Kassar. Aussi remporte-
t-il, face à Rafic
Ghandour occupant la
fonction depuis plus
de 30 ans, les élections
de 1972 à la présidence de la CCI de
Beyrouth. Pourfendeur des fanatismes de tout
genre, il réussit alors le tour de force de sauvegarder
l’unité de l’institution entrepreneuriale
tout au long des années de guerre. Et n’hésite
pas, dans une tentative de pacification, à
traverser la ligne de démarcation aux côtés du
père Youssef Mouannès et d’autres figures
symboliques du dialogue islamo-chrétien.
De 1972 à ce jour, sa vie se confond avec
les avancées de la Chambre de Beyrouth.
Incontournable leader du secteur privé, il
s’active à réunir les quatre CCIA du
Liban, sous l’égide d’une fédération qu’il
préside également.
Militant pour la création d’une zone
«Si j’embrasse une carrière
politique, je perdrais alors
mon indépendance»
C
En compagnie de son épouse Raïda, sa fille unique Roula, son mari Walid
Daouk et leurs enfants.


