Il est des virus qui ne disparaissent jamais. C’est probablement le constat pathogène que peut faire toute une population au chevet de l’électricité agonisante. Et si tout cela n’était qu’un trompe-l’oeil… que le nouveau ministre est supposé dissiper ?
La crise de l’électricité est tellement
scandaleuse qu’elle aurait dû balayer
normalement l’ensemble de la classe
politique au pouvoir. Ceci n’étant pas le cas,
scrutons quand même, au-delà du secteur
électrique lui-même, les données de toute la
politique énergétique du pays. Car, malheureusement,
le débat public qui fait tant de
bruit depuis de nombreuses années, à raison,
n’a essentiellement abordé que le volet
“électricité” de la question énergétique.
L’approvisionnement du Liban en produits
pétroliers dépend actuellement à 100 % des
importations. Cette dépendance a été dictée
historiquement par l’arrêt du fonctionnement
de nos deux raffineries de Zahrani et de
Beddawi durant les hostilités. Ces raffineries,
qui transformaient en moyenne 2 millions de
tonnes de brut par an, assuraient la majorité
des besoins du pays en produits pétroliers, y
compris une grande partie du gasoil et fuel utilisés
par l’EDL. Si l’on admet un arrêt du fonctionnement
des raffineries en temps de guerre,
il n’est guère compréhensible que ce dossier
reste en suspens 15 ans après l’arrêt des
hostilités. À moins qu’il y ait d’autres causes,
à savoir les intérêts d’un bon nombre d’acteurs
politiques. Qui ont réussi à camoufler
leurs avantages financiers derrière les
méandres et la mauvaise gestion de
l’Administration publique.
Deux constats peuvent être formulés à
présent :
- La consommation locale en produits
pétroliers a augmenté de plus de 150 %
depuis 1970.
- Les 2 raffineries sont désormais techniquement
hors d’usage, étant devenues obsolètes.
Ce qui ne fait que confirmer la dépendance
totale du pays vis-à-vis des marchés d’importation.
Il va de soi que cette dépendance
concerne essentiellement l’EDL qui est le plus
grand consommateur de gasoil et de fuel-oil.
L’IRRATIONNEL AU POUVOIR
L’EDL est en fait l’exemple, par excellence, de
la mauvaise gestion du service public. Une
mauvaise gestion qui ne peut être uniquement
attribuée aux instances et personnes responsables
directement de l’Office. C’est le résultat
de l’imbroglio des interférences du monde
politique affairiste à tous les niveaux : institutionnel,
contractuel, ressources humaines,
choix techniques, préqualification des compagnies
de maintenance et des importateurs.
Malheureusement, les priorités des gouvernements
successifs pour la réhabilitation du secteur
de l’électricité se sont essentiellement
cantonnées au volet équipement – qui est très
sensible aux paiements de commissions. Le
pouvoir a donc négligé les autres dimensions
ayant trait au renforcement des capacités
institutionnelles
et administratives de
l’EDL, à sa dotation
en ressources
humaines compétentes
et à son indépendance
financière.
Mais, même au niveau
de ce volet équipement, les choix opérés semblent
parfois irrationnels. L’exemple des 2
centrales de production de Deir Ammar et de
Zahrani reflète cette irrationalité : ces centrales
– construites au milieu des années 90 –
étaient conçues pour fonctionner au gaz naturel
; mais elles ont été converties pour fonctionner
au gasoil, entraînant des coûts supplémentaires
estimés par l’EDL entre 100 et 130
millions $ par an en pertes directes, sans
compter la détérioration prématurée des équipements
et la dégradation des conditions
environnementales.
Un autre exemple aussi révélateur réside dans
les réseaux de transport du courant, qui n’ont
pas été achevés ; ces lignes de haute tension
(200 kV) qui doivent quadriller le pays, entre
une sous-station (de transformateurs) et une
autre. Ce qui a constitué là aussi un élément
de surcoût, car les nouvelles centrales ont
été alors contraintes de fonctionner à 35-
40 % de leur capacité, faute de câbles suffisants
pour amener le courant là où il faut. Par
ailleurs, les pertes encourues sur les réseaux
de distribution – ceux qui amènent le courant
aux immeubles – atteignent, selon une
récente estimation de la Banque mondiale,
environ 45 % de l’électricité produite (dont
15 % de pertes techniques et 30 % de branchements
illicites ou factures non payées).
Tout ceci se traduit, toujours selon la Banque
mondiale, par une perte annuelle de fonctionnement
de l’ordre de 400 millions $,
financés essentiellement par le Trésor,
donc aggravant le
déficit de l’État.
Lorsque, en plus de
tous ces facteurs
structurels, le prix du
pétrole double en
l’espace de 2 ans et
que les dettes dues à
l’EDL par les divers ministères et autres
institutions publiques dépassent les 230
millions $, on comprend bien l’impasse
dans laquelle se trouve l’EDL. Impasse qui
n’est que marginalement tempérée par
l’amélioration timide de la perception des
factures réalisée au cours des 2 dernières
années. Sachant, par-dessus le marché,
que les tarifs pratiqués sont les plus élevés
de la région, non seulement en termes
absolus, mais surtout en termes de
consommation mensuelle d’un ménage
moyen en pourcentage de ses dépenses.
?
L’EDL doit être définitivement
“corporatisée”, même si elle
devrait rester la propriété
de l’État minal, d’installations portuaires. La construction
d’une nouvelle raffinerie réduirait d’environ
30 % la facture énergétique du pays,
assurerait un meilleur respect de l’environnement
et doterait éventuellement le pays d’une
capacité d’exportation dans ce domaine.
3) Convertir les centrales de production au gaz
naturel (et/ou au
pétrole de gaz liquéfié).
Dans cette perspective,
le gouvernement
est incessamment
sollicité de
prendre livraison de la
jonction du gazoduc
Syrie-Beddawi – qui
est ajournée de 6 mois en 6 mois ! Mais ceci
n’est pas suffisant, car les quantités de gaz
naturel syrien disponibles ne peuvent satisfaire
tous les besoins de l’EDL. Il faudrait donc
s’approvisionner auprès d’autres sources, par
exemple via le projet de gazoduc Égypte-
Jordanie-Syrie qui sera par la suite rattaché à
la Turquie. Dans ce cas, la construction du
tronçon Beddawi-Zahrani deviendrait nécessaire,
non seulement pour le ravitaillement
des centrales électriques libanaises
du centre et du sud, mais pour inclure
le Liban dans “l’itinéraire” du gaz
vers d’autres pays destinataires,
moyennant des droits de passage.
BÉNÉFICES ANNEXES
La conversion au gaz naturel pourrait
intéresser aussi d’autres consommateurs
libanais d’énergie, dont
notamment les grands industriels
(cimenteries, usines sidérurgiques…).
Étant donné les spécificités
des contrats d’approvisionnement
en gaz naturel (engagement à
long terme sur les quantités et sur
des fourchettes de prix), le Liban
devrait accéder aussi à d’autres
sources d’approvisionnement gazier,
comme le Qatar, l’Égypte ou
l’Algérie. Ceci serait possible en gaz
liquéfié, nécessitant l’aménagement
d’installations portuaires, afin d’alléger
la dépendance du Liban vis-à-vis
d’une seule source de gaz. En tout
cas, le gaz naturel aura des effets
bénéfiques à divers égards : réduction
de la facture pétrolière,
meilleures conditions environnementales,
réduction des aléas du
transport maritime…
4) D’autres démarches peuvent être
déclenchées simultanément. Il s’agit d’intensifier
les prospections pétrolières, de restructurer
les départements du ministère de l’Énergie
pour que ce dernier puisse mener adéquatement
les tâches qui lui incombent en matière
de constitution de dossiers, de bases de
données, de capacités techniques. Y compris
le volet concernant le
mode de fixation des
prix et de la ponction
fiscale en matière de
produits pétroliers.
Ce n’est que lorsque le
Liban sera doté d’une
politique énergétique
responsable, créative,
dynamique, qu’il pourra efficacement s’adresser
à ses confrères pétroliers arabes. Qui,
avec le doublement de leurs recettes pétrolières,
sont appelés à fournir davantage
d’aides aux autres pays arabes, dont notamment
le Liban. Mais ce n’est qu’en faisant
preuve de professionnalisme, de transparence
et de “bonne gouvernance” que le Liban pourra
vraiment plaider pour une aide accrue de
ses riches confrères.
PAS D’ISSUES ?
Certes, il n’y a pas de solutions
magiques, surtout dans l’immédiat.
Il n’empêche que les orientations
étatiques doivent suivre certains
principes dont les principaux sont
les suivants :
1) Résoudre le problème de l’EDL
doit s’inscrire dans le moyen et long
terme. Ceci doit se penser dans le
cadre plus vaste d’une “politique
énergétique” qui tiendrait compte,
non seulement des besoins de
l’EDL, mais également des besoins
de l’ensemble des acteurs économiques.
Entre-temps, l’EDL doit être
définitivement “corporatisée”
(transformée en entreprise), même
si elle devrait rester la propriété de
l’État. Il s’agit d’en faire une entité
indépendante, responsable de sa
gestion, de ses pertes, de ses profits,
de la mise à jour de ses ressources
humaines, de leur rémunération,
etc. Sans aucune ingérence
de la classe politique.
2) Entamer d’une manière claire,
nette et précise le dossier du raffinage
pétrolier sur place. Ce ne sera
peut-être pas réalisé en entier par le
gouvernement actuel. Toutefois,
avec une bonne volonté politique, le
projet de création d’une nouvelle raffinerie
devrait être reconsidéré. La tâche du gouvernement
et surtout du nouveau ministre de l’Énergie
serait d’effectuer les travaux préliminaires
au lancement de ce projet. Ces travaux
serviraient à engager les gouvernements
futurs à poursuivre irrévocablement cette voie.
À partir de la mise à jour des études disponibles,
des progrès doivent être réalisés au
niveau des volets suivants :
- Emplacement et capacité de la raffinerie
projetée.
- Source du brut utilisé (syrien, irakien,
saoudien…).
- Profil des partenaires régionaux, internationaux
et locaux qui peuvent y être impliqués.
- Préparation des adjudications.
- Élaboration des formes de financement et de
gestion (BOT, joint-ventures…).
- Constitution d’une base de données sur la
structure de la demande actuelle – et prévisions
futures – de produits pétroliers, en vue
d’affiner l’équilibre entre l’offre et la demande.
Il est vrai que les 2 raffineries sont obsolètes,
mais le gouvernement peut profiter des facilités
existantes en matière de stockage, de ter-
La construction
d’une nouvelle raffinerie
réduirait d’environ 30 %
la facture énergétique
du pays.


