Vinifest bât son plein jusqu'à ce samedi soir. Cette grande liesse populaire réunit une trentaine de caves et de vignobles libanais à l’Hippodrome de Beyrouth pour faire découvrir les terroirs et les goût des vins du Liban. Cette année, trois nouveaux vignobles profitent de ces agapes pour lancer leur premier millésime sur le marché.  Rencontre avec Vertical 33, Terre Joie et 7 Winery. 


Vertical 33 -  Azar Aïd, Georges Cortas, et Joseph Ghossein

Le vignoble grandit sur les contreforts de Jabal Knaissé

Domaine de 3,5 ha, fondé en 2013
Production :  30 000 bouteilles
1er millésime : 2015

Mais qu’est-ce qui a bien pu piquer Azar Aïd, Georges Cortas, et Joseph Ghossein à produire du vin? Ces deux médecins spécialisés et cet ingénieur ont en commun un certain goût de la précision, mais pas seulement. «Nous partageons une même passion pour le vins, spécialement ceux de Bourgogne», explique Azar Aid. On les connaît ces férus obsessifs, on les craint même tellement ils vivent dans un monde d’excessive passion, où nulle autre région que la Bourgogne ne trouve grâce.

Pourtant, c’est au Liban que ces trois amis de longue date ont choisi d’installer leur vignoble, sur les flancs arides de Jabal Knaissé, au dessus de Zahlé, dans la Békaa. En tout, ils investissent quelque 2 millions de dollars ( une cave et un chais devraient être terminés en 2018) avec une idée fixe : imposer au Liban le « vin naturel », un vin non seulement bio, mais sans intrants ni levures ajoutées. Des vins ni conventionnels ni consensuels qu’en général on adore ou on déteste.

« Les grands domaines vinicoles trustent le marché. Que pourrait apporter Vertical 33 avec ses 30 000 cols annuelles si nous voulions les concurrencer ? A priori, rien. Nous partirions perdants. On préfère s’adresser au 2 % de Libanais, curieux et iconoclastes, qui cherchent d’autres goûts. » Pour les vendre, Vertical 33 doit ouvrir une boutique à Gemmayzé avant la fin de l’année. « Les supermarchés sont inaccessibles pour nous d’autant qu’on doit former, faire découvrir les « vins naturels ». D’où cette boutique qui nous permet de maîtriser la commercialisation de nos produits. »

Dans leur folie, nos trois acolytes ont été rejoints par Yves Confuron, très grande figure de la Vosne-Romanée (Bourgogne), qui codirige avec son frère, Le domaine Confuron-Cotetidot. Ensemble, ils entendent produire des vins « au plus proche de la nature » avec des sélections parcellaires qui rendent compte des micro climats libanais. Ainsi propose-t-ils déjà deux cinsaults 2015, le premier «Du soir» - doux et épicé - ; le second «Brutal» plus impératif. «Le Liban produit à mon sens de majestueux cinsaults.»

Mais la vraie curiosité à découvrir, c’est leur Obeidi 2015, issu de vieilles vignes, élevées en altitude (1100 m),  aux tonalités de citrons confits, noté 19/20 par la Revue par la Revue des Vins de France (RVF) « le plus grand blancs dégusté par la RVF en provenance du Liban ». A ce tarif, on a hâte découvrir leur Pinault - cépage emblématique de la Bourgogne - dont le premier millésime, le 2017, devrait émerger sur les étals d’ici quelques années.


Terre Joie - Joe Saadé

Un début de soirée pour Terre Joie à Qanafar

Domaine de 4 ha, fondé en 2008
Production : 30 000 bouteilles
1er millésime : 2015

Plantée au cœur de la Békaa Ouest, Terre Joie, cette propriété de 8 hectares (dont 4 de vignes), semble s’alanguir sous le soleil d’automne. De là, on se sent appartenir à une terre moitié étrangère moitié familière, où les frontières sont toujours plus proches qu’il ne semble. « Je n’avais jamais envisagé produire du vin jusqu’à ce qu’un ami ne me décide à planter. » Cet ami, c’est Georges Naïm qui travaille à mettre sur pied Château Qanafar. Pendant quelques années, les deux compères font vigne et vins communs.

«Nous voulions que nos familles n’aient pas à gérer des problèmes de séparation si nous venions à ne plus nous entendre. Donc en 2011, j’ai fait mon premier vin sous le nom de Terre Joie». Ce premier essai n’a cependant pas été commercialisé.  «En matière d'investissement, le risque n’était pas si important : j’ai acheté mes terrains à des prix raisonnables : leur valeur immobilière couvre l’investissement» En tout, tout de même, Joe Saadé a injecté quelque 2,4 millions de dollars dans son projet.

Plus que l'argent, ce qui motive Joe Saadé, c'est surtout le défi : produire de ses propres mains un vin de qualité. 
«Pour la production de vin, le Liban est hélas trop au Sud, mais on peut compenser en gagnant en altitude. Du coup, la plupart de mes vignobles se situent à au moins 1200 mètres d’altitude afin, de me positionner à un niveau similaire, en termes de différences entre chaleur du jour et fraîcheur de la nuit, aux vins du Languedoc-Roussillon ou de l’Espagne.»

Si désormais Qanafar et Terre Joie vinifient chacun de leur côté, Joe Saadé loue tout de même un espace au sein de la cave de son vieil ami. «Les petites structures n’ont à mon sens d’avenir que si elles coopèrent.» Conseillé par David Ciry, un œnologue français qui intervient déjà dans d’autres caves, Terre Joie produit un rouge d’une belle finesse, tout en équilibre. Testé, le 2013 semble plus épicé et plus facile d’accès que le 2014, encore jeune, mais qui promet cependant d’être un vin racé, équilibré, d'un très élégant classicisme.

« Il y a encore une dizaine d’années, à l’exception de Musar, les vins libanais étaient trop extraits, trop mûrs, et finalement trop lourds. A l’époque, les producteurs ne faisaient guère d’efforts : leurs vins quoi qu’il arrive se vendaient au sein de la diaspora. Avec l’arrivée des petits producteurs, les choses ont évolué : la qualité a commencé à primer. Quand on est un petit producteur, on suit davantage ses vins, on a moins de terroirs à gérer. »

Un constat que cet ancien grand professionnel du monde du marketing et de la publicité – il est le fondateur de l’agence de publicité CSS (des initiales de ses fondateurs : Tony Camp, Philippe Skaff et Joe Saadé)  qui deviendra l’agence Grey -  espère faire entendre à une profession, parfois récalcitrante. « On doit positionner le vin du Liban. Il faut donner une raison aux gens d’aimer et de racheter des vins libanais. On ne peut pas se contenter de faire des foires à l’étranger.» Son premier vin sera sur le marché la semaine prochaine, sur le site 209 ainsi que dans quelques restaurants. Parions que celui-ci reflètera sa défense et son illustration des vins du Liban. 


Sept winery - Maher Harb

Petite brise marine à Nehla (Batroun) pour le vignoble de Maher Harb fait face à la mer

Domaine de 3 ha, fondé en 2012
Production : 15 000 bouteilles
1er millésime : 2016

Même au Liban, ces nouveaux vignerons, qui s’adressent à des marchés de niche, finissent par former une petite coterie. Maher Harb a ainsi rejoint la petite troupe de ceux qui revendique le bio dans la cave et la biodynamie dans le vignoble. « Je tente de laisser le terroir s’exprimer ».

Dans sa catégorie, il serait même un poil « terroriste » notre terroiriste. Car le jeune homme s’affirme comme un adepte des vins « sains » :« ni sucre ajouté, ni levure exogène, et doses minimales de sulfites. Rien. » Un « alternatif » donc, animé d’une forte conviction, qui entend produire des « vins frais, fruités et digestes.

Ex informaticien, ancien consultant vin aux Caves de Taillevent, Maher Harb a senti le besoin d’un retour à la terre, il y quelques années. «Mon devenir, je le vois comme vigneron. C’est un métier qui résonne en moi». En 2012, Il transforme les parcelles, dont il avait hérité à la mort de son père, en un vignoble de trois hectares. Nehla, le village dont le défunt était originaire, se situe au dessus de Douma, à 950 m d’altitude. «Ce vignoble, je l’ai construit en partie en hommage à mon père.»

De ces vignes, devrait bientôt sortir un 100 % syrah (600 bouteilles), qu’il prévoit de vendre 60 dollars. Le vigneron achète également des raisins à des viticulteurs pour élaborer ses blancs. «L’obeidi vient de Zahlé, le viognier de Rayak». Dans ce projet, Maher Harb a englouti toutes ses économies. Il a également contracté un prêt auprès de Kafalat. En tout, cela représente un investissement de 200 000 dollars. 
Pas complètement fou, il a mené en parallèle de ses activités professionnels un master dédié au «wine management» de l’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV).

Être petit, presque à l’écart apparaît paradoxalement comme une chance. «On s'inscrit un vignoble très jeune, finalement à Batroun : la vigne n’y est réapparue que dans les années 1990. Chez nous, la moitié des producteurs ont moins de 45 ans ! Il y a de fait moins de pression que dans les grandes caves. De toutes les façons, les jeunes consommateurs, que j’espère viser, préfèrent déguster « des vins de pays », qui ont une histoire, plutôt que de se conformer aux grands châteaux, peut-être plus intimidants. En cela, la région de Batroun a une vraie carte à jouer.» Les premières cuvées de Maher Harb, pleine d'une énergie aui demande encore à être canalisée, devrait plaire à un public jeune et décontracté.

Maher Harb croit dur comme faire à une valorisation rapide de son petit négoce. Présent sur le site 209, qui offre une plateforme d’e-commerce pour les petites caves, il compte aussi s'imposer dans la restauration. «J’ai un an pour faire mes preuves.»