La Banque du Liban n’a pas lésiné sur les moyens pour soutenir la monnaie nationale après l’annonce surprise de la démission de Saad Hariri à partir de Riyad début novembre. Le retour à la normale sur le marché monétaire, aidé par une relative accalmie sur le plan politique, s’est fait au prix d’une forte hausse des taux d’intérêt.

La Banque du Liban (BDL) s’est toujours préparée à l’éventualité d’une secousse politique susceptible de faire vaciller la confiance dans le système bancaire libanais. La libre circulation des capitaux et la stabilité de la livre sont des piliers fondamentaux de cette confiance. Si de gros déposants placent leur argent dans des banques qui financent un État politiquement instable, structurellement déficitaire et endetté jusqu’au cou, c’est parce qu’ils pensent qu’en cas de doute, ils pourront le convertir (sans pertes) et le transférer en dehors du pays. La BDL s’efforce, depuis deux décennies, de leur donner raison. Mais plus la situation politique se dégrade, plus les moyens déployés pour y parvenir sont coûteux.

En 2016, au plus fort de l’incertitude sur l’issue de la crise présidentielle, le gouverneur a dû montrer ses muscles pour rassurer les investisseurs. Il a renforcé l’instrument qui lui permet de soutenir la livre en cas de besoin, les réserves en devises, à travers une ingénierie financière très controversée, menée avec la complicité du secteur bancaire, grassement rémunéré au passage. Des opérations de nature différente, mais tout aussi coûteuses, ont également été mises en place cette année, propulsant les avoirs en devises à un niveau record de plus de 44 milliards de dollars. La BDL était donc armée pour affronter le choc qu’a représenté la démission de Saad Hariri, à partir de Riyad, le samedi 4 novembre.

Sans surprise, dès le lundi suivant, les banques étaient submergées de demandes de conversion en dollars et/ou de transfert. Pour répondre à la demande de dollars, la Banque du Liban a naturellement puisé dans ses réserves, qui ont chuté de 800 millions de dollars durant la première quinzaine du mois. Mais son rôle ne s’est pas arrêté là.

Pour juguler la demande de dollars et gagner du temps, elle a interdit le déblocage des dépôts à terme avant échéance. En parallèle, elle a fait pression sur les banques pour que ces dernières tentent pas tous les moyens de convaincre leurs clients de ne pas convertir leur argent. « La BDL sait que les banquiers, notamment les directeurs d’agence, ont un pouvoir d’influence très important sur la clientèle », raconte un banquier qui, comme tous les autres sources interrogées, a souhaité garder l’anonymat.


Crise de liquidités

Pour pousser les banques à actionner ce levier psychologique, la Banque centrale a exigé que les achats de dollars soient immédiatement réglés, tout en sachant que les banques n’avaient pas les liquidités en livres nécessaires. Le secteur a en effet placé près de 80 % de ses livres dans des instruments de dette publique. « Depuis deux ans, la BDL assèche les liquidités en livres sur le marché à travers des émissions de bons du Trésor ou de certificats de dépôts », souligne le banquier précité. En refusant d’escompter les bons du Trésor et de jouer le rôle de prêteur de dernier ressort, la Banque du Liban a donc entretenu une crise de liquidités coûteuse pour les banques. Lorsqu’un déposant demandait la conversion de son compte en dollars, les banques étaient obligées de se fournir en livres auprès d’autres établissements bancaires. Or, la pénurie a propulsé le taux interbancaire d’environ 4 % à un pic de 120 %.

Les banques se sont alors lancées dans la course à la livre. Certains établissements ont sorti l’artillerie lourde, offrant des taux d'intérêt allant de 7,5 à 9 % pour de nouveaux dépôts à termes en livres, selon les échéances, et des taux de 8,5 et 9 % pour toute conversion en livres de dépôts existants en dollars, contre une moyenne autour de 6,5 % en temps normal.

« Il est habituel que les établissements se livrent à une bataille des taux en fin d’année pour attirer des dépôts et gonfler leurs bilans, mais en général ils offrent un point de pourcentage supplémentaire, pas plus », note un autre banquier.

La hausse des taux s’est ensuite généralisée, encouragée par la BDL. Maniant la carotte et le bâton, cette dernière a proposé de supporter le coût additionnel des dépôts en livres renouvelés à échéance pour une période de plus de trois mois. « Les taux sur les dépôts en dollars avaient déjà augmenté de près de deux points depuis la dernière ingénierie, atteignant 5 à 6 %. Pour soutenir l’attractivité de la livre, il fallait créer un différentiel plus important. Les taux servis sur les dépôts en livres sont ainsi passés à 8 ou 9 % en moyenne », résume un observateur. Cette stratégie semble avoir porté ses fruits.

Aidé par le retour au pays de Saad Hariri et le gel de sa démission, qui ont fait descendre la pression d’un cran, Riad Salamé annonce le 23 novembre un retour à la normale sur le marché des changes. « Nous vendons même des dollars en ce moment », affirme-t-il au Commerce du Levant. Les sorties de capitaux, chiffrées à 800 millions de dollars le 13 novembre, « ont été compensées depuis par les flux entrants. La balance devrait être positive », se félicite le gouverneur. Dans un entretien à Bloomberg, le gouverneur avait estimé le “hot money” dans les banques libanaises, c’est-à-dire les fonds que les investisseurs placent et déplacent rapidement en fonction des taux d'intérêt, à trois milliards de dollars. Ces derniers semblent avoir été séduits par les offres alléchantes sur la livre. Quant aux autres, ils n’ont pas vraiment le choix.

« Les capitaux dans le système sont moins fluides que ce que l’on pense, croit savoir un banquier. Ceux qui ont des comptes à l’étranger ont déjà transféré une grande partie de leurs économies. Pour les autres, il est beaucoup plus difficile aujourd’hui d’ouvrir un compte à l’internationale, notamment pour ceux qui ont des liens avec la politique. Avec l’augmentation du risque-pays, certains ont préféré placer leur argent en livres libanaises et être rémunérés en conséquence. »

La Banque du Liban peut au final se targuer d’avoir réussi une nouvelle fois à éviter le pire, mais à quel prix ? Contrairement aux méthodes non conventionnelles utilisées jusque-là (à travers la fameuse ingénierie) qui ont permis d’augmenter les dépôts et les réserves en devises sans relever fortement les taux d’intérêt, il sera difficile d’échapper cette fois à un resserrement des conditions de financement. Les emprunteurs, du moins certains, devront financer la loyauté des déposants.


Hausse des taux

Malgré la subvention des taux d’intérêt proposée par la BDL, dont la facture pour le contribuable n’a pas encore été chiffrée, l’Association des banques a recommandé à ses membres d’augmenter le taux de référence sur les crédits en livres de 8,65 à 10,65 % à partir du premier décembre, avec un taux sur les crédits en dollars qui reste à 6,83 %. « Une hausse des taux d’intérêt sur les crédits dans le contexte actuel est une catastrophe pour l’économie. Elle tue tout espoir de reprise », déplore un banquier.

Riad Salamé en minimise toutefois la portée et l’impact. « Les deux points de pourcentage sont un seuil maximal, qui pourrait ne pas être atteint étant donné la concurrence entre les banques », estime-t-il.

Interrogé par le Commerce du Levant, le gouverneur assure que « la hausse ne va concerner que les crédits à court terme, comme les lignes de crédits commerciales ou les fonds de roulement. En revanche, les crédits à la consommation et les crédits logement qui sont à moyen ou à long terme sont indexés sur les taux des bons du Trésor qui n’ont pas augmenté pour le moment. » Pour éviter une flambée des taux, la Banque centrale tente en effet d’éviter au gouvernement d’emprunter sur le marché. « L’État dispose de 2 000 milliards de livres à la BDL, et nous avons convenu de lui prêter 3 000 milliards supplémentaires à un taux de 1 % sur dix ans pour couvrir les besoins dans les mois à venir », dit-il.

Reste à savoir désormais si l’orage est vraiment passé, ou si le calme actuel n’est qu’un prélude à la tempête qui arrive. « Nous connaissons les paramètres de la crise, ils ne sont pas monétaires », répond Riad Salamé.

Le risque d’une nouvelle dégradation de la situation politique n’est évidemment pas écarté. « La BDL a gagné du temps jusqu'à la prochaine crise. Mais que se passera-t-il si le bras de fer régional se durcit ou si les Saoudiens nous boycottent ? s’interroge un banquier. La BDL ne peut pas puiser toujours dans ses réserves sans fragiliser le secteur bancaire ». D’autant que la Banque centrale ne communique que le montant de ses réserves en devises brutes, et pas nettes.

« En cas de crise prolongée, elle devra peut-être accepter une dévaluation officieuse, en refusant de fournir des dollars et en laissant un marché noir se développer», ajoute-t-il.

Ce scénario catastrophe, aucun autre banquier n’a souhaité l’envisager. La plupart préfèrent miser sur une embellie, tout en reconnaissant que le pays ne peut plus à ce stade se contenter d’annonces. « Les interventions et les ingénieries de la BDL ont atteint leur limite. Il faut un signal fort, des mesures phares, pour redonner confiance dans l’État libanais et son économie », affirme l’un d’entre eux.

La signature d’un contrat d’exploration et de production des hydrocarbures offshore par exemple pourrait apporter une bouffée d’oxygène et donner du répit à la Banque centrale. À peine rentré à Beyrouth, Saad Hariri a d’ailleurs déclaré à l’agence Bloomberg, en marge d’une conférence bancaire, que l’attribution des licences faisait partie des priorités, et que le dossier allait « avancer ». Selon le ministère de l’Énergie, les négociations avec le seul consortium en lice, Total-Eni-Novateck, sont dans la dernière ligne droite.

« Il ne faut pas sous-estimer la capacité du Liban à se retourner. Nous sommes un pays en caoutchouc, capable de rebondir comme une superballe », conclut un banquier.


Détente sur le marché des eurobonds

Suite à la démission surprise de Saad Hariri, le prix des eurobonds libanais a connu un accès de faiblesse, perdant jusqu’à 5 points et atteignant leur plus bas niveau depuis le début de l’année. En parallèle, les prix des contrats qui permettent de se couvrir contre le risque de défaut de l’État libanais, les Credit Default Swap (CDS), ont atteint des plus hauts. Cette situation a inquiété un temps les banques. Pour participer à la dernière ingénierie, certaines d’entre elles ont en effet emprunté des dollars auprès des banques étrangères en plaçant leurs eurobonds en garantie (ou collateral en anglais). Une baisse prolongée des prix des eurobonds aurait pu les mettre en difficulté, mais les marchés se sont détendus quelques jours plus tard, notamment après le retour du Premier ministre.