C'est une énorme consécration pour ce petit bout de femme :  la libanaise Siroun Shamigian figure parmi les six lauréates de l'édition 2018 des Cartier women's initiative awards. Remis chaque année depuis 2006 à six entrepreneuses - une par grandes zones géographiques - ce prix organisé par la célèbre maison de joaillerie française encourage les femmes à lancer leur propre entreprise. Cette année, plus de 2800 femmes du monde entier avaient présenté leur candidature. 

Ce succès, Siroun Shamigian le doit à Kamkalima ("quelques mots" en arabe), une plate-forme d’enseignement de l'arabe qu'elle peaufine depuis 2015. Kamkalima propose des outils pédagogiques pour préparer les cours et les rendre plus accessibles, corriger les devoirs avec des grilles de notation préétablies et analyser les données.



Primée parmi les six finalistes de la région du Moyen-Orient et Afrique du Nord, Siroun Shamigian a reçu un chèque de 100000 dollars pour développer sa start-up ainsi qu'une année de mentorat, menée par les équipes de l’école de commerce l'INSEAD Business School et celles du cabinet mondial de conseil en gestion McKinsey. En 2013, une autre libanaise, Mirna Hamady co-fondatrice de Kashida, une start-up de design, était parvenue jusqu'à la demi finale. 

Pour Siroun Shamigian, sa rencontre avec la langue arabe est presque le fruit du hasard : pendant plus de vingt ans, elle a enseigné les sciences dans des collèges et au lycée avant de se passionner pour le monde  digital. Elle commence par introduire de nouvelles technologies dans ses cours, puis devient rapidement responsable de la coordination numérique dans les établissements scolaires où elle enseigne.

«Je formais les enseignants à intégrer le digital dans leurs cours, et c’est là que j’ai réalisé que la plupart des outils que j’utilisais ne fonctionnaient pas en langue arabe.Cela provoquait beaucoup de frustrations chez mes collègues arabophones et chez les élèves. J’ai donc tenté de trouver une solution», dit-elle.

Avec deux collègues, elle décide en 2013 de développer une plate-forme d'aide à l'enseignement de l'arabe. Embryonnaire, elle présente son idée à la compétition MIT Entreprise Forum et remporte le prix Best Women Led Project. «C’était une première validation. J’ai alors démissionné de mon poste pour me consacrer pleinement à mon projet», explique Siroun Shamigian.

D’enseignante, Siroun Shamigian devient ainsi entrepreneuse. Pour se préparer, elle prend quelques cours, lit beaucoup sur l’univers des start-up. Début 2015, c'est le grand saut :  contre l’avis de certains qui lui disaient qu’il fallait avoir un développeur web dans l’équipe dès le départ, elle se tourne vers une entreprise tierce pour développer le premier prototype de Kamkalima (quelques mots). Celui-ci est testé avec succès durant l’année scolaire 2015-2016. La plate-forme propose notamment une librairie d’une centaine de textes originaux en arabe – écrits par des auteurs indépendants – dont les formats et contenus sont adaptés à l’enseignement de la langue.

«Pour préparer un devoir d’écriture en anglais, les élèves peuvent s’inspirer d’une multitude de textes types, mais en arabe il y avait très peu d’exemples sur lesquels ils peuvent se baser», explique Shamigian.

La start-up choisit de ne pas s’aligner sur un programme scolaire précis, mais sur des objectifs pédagogiques, permettant à la plate-forme d’être déployée dans plusieurs pays. À ce stade, Kamkalima a séduit 44 établissements au Liban, aux Émirats arabes unis, en Jordanie, au Bahreïn et en Égypte. Parmi ses clients, on retrouve aussi des pays non arabes comme les États-Unis, la France et l’Allemagne qui utilisent la plate-forme pour enseigner l’arabe comme langue étrangère.

L’inscription annuelle au service coûte entre 18 et 28 dollars par an et par élève, soit le prix d’un livre. Pour financer son développement, Kamkalima s’est d’abord appuyée sur un apport de 15 000 dollars du fonds iSme, avant de rejoindre l’accélérateur UK Lebanon Tech Hub en 2016. Au terme du programme, Kamkalima est sélectionnée pour partir à Londres, mais demande une dérogation et se rend à Dubaï. Grâce à des contacts personnels et sa participation à deux salons consacrés au digital dans le secteur de l’éducation, la start-up fait un bond en avant et conclut sa première levée de fonds pour 400 000 dollars.

Aujourd’hui, Siroun Shamigian cherche à lever environ un million de dollars supplémentaires pour développer de nouvelles fonctionnalités, améliorer son service clients et recruter du personnel. À ce stade, la plate-forme Kamkalima propose un support aux cours de compréhension de texte et d’écriture.

L’année prochaine deux autres modules seront ajoutés pour l’écoute et la prononciation.  Le prix Cartier devrait l'aider dans la transformation de sa start-up en entreprise à succès. Cet article a été modifié le 7 mai 2018 pour tenir compte du prix que vient de remporter Kamkalima.