Avec environ 40 % des structures endommagées dans un rayon de 15 kilomètres autour du Port de Beyrouth, le secteur de la santé paye un lourd tribut à la double explosion du 4 août. Entre la facture des soins, estimée a plus de 25 millions de dollars, et les dommages matériels, le système est à genoux.


Dans les décombres de l'hôpital Saint-Georges, une infirmière tente de sauver des équipements
Dans les décombres de l'hôpital Saint-Georges, une infirmière tente de sauver des équipements AFP PATRICK BAZ

Comment survivre ? Avec la crise économique, la question était déjà dans toutes les têtes des responsables d’hôpitaux. Mais les conséquences financières de la double explosion la pose avec plus d’acuité encore.

Richard Brennan, le directeur régional urgence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le reconnaît : «La catastrophe du 4 août fait peser une énorme pression sur le secteur de la santé libanais. On doit vite trouver les moyens de restaurer les capacités hospitalières et cliniques. Ce qui va nécessiter des investissements significatifs».

Pour les professionnels du secteur hospitalier, le premier défi est de trouver les moyens de payer la «facture colossale» des soins, que le président du Syndicat des hôpitaux privés, Sleiman Haroun, évalue entre 25 et 30 millions de dollars.

Un poids officiellement à la charge du ministère de la Santé qui a annoncé, dans les premières heures suivant la double explosion du port, qu’il assumerait les soins à apporter aux quelques 6 500 victimes.

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Le geste est louable. Mais on peut fortement douter de la capacité du ministère à l’honorer. « L’État n’est tout simplement plus solvable », fait valoir Sleiman Haroun. « Je ne pense pas que le ministère puisse rester fidèle à son engagement. Il est déjà incapable de rembourser les dettes accumulées avant cela ».

En effet, le ministère de la Santé doit toujours aux hôpitaux privés quelque 2 200 milliards de livres libanaises, soit 1,45 milliard de dollars au taux officiel (1 505 livres libanaises le dollar). Il s’agit d’arriérés dus au titre de la couverture médicale des employés du secteur public (fonctionnaires, armée, FSI, Sûreté générale, douanes…).

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«Le dernier versement a eu lieu la semaine passée pour un montant de 36 milliards de livres libanaises (24 millions de dollars au taux officiel, NDLR), soit moins de 2 % du total. Il s’agissait de factures établies au premier trimestre 2019», rappelle le président du Syndicat, qui ne voit pas comment le ministère de la Santé sera en mesure de rembourser les frais occasionnés par la double explosion sans une aide internationale.

Le problème est que les donateurs internationaux, qui se sont engagés sur 253 millions d’euros d’aide d’urgence lors de la conférence de Paris, ont été très clairs. Il n’y aura pas d’aide budgétaire directe. Pour tenter de sortir de l’impasse, le Syndicat des hôpitaux privés a entrepris des premiers contacts avec les bailleurs de fonds, dont la Banque mondiale.

85 millions de dollars pour reconstruire

Mais si le règlement de la facture des soins semble une question urgente, c’est sans comparaison avec les investissements que vont nécessiter la reconstruction des établissements de santé. Dans un rayon de 15 kilomètres autour du site de l’explosion, 40 % des structures médicales ont subi des dégâts, privant de soins près de de 160 000 personnes.

L’Organisation des Nations unies, qui vient de lancer un appel de fonds de 515 millions de dollars pour le Liban, estime les dégâts dans le secteur de la santé à 85,7 millions de dollars.  

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Un rapport daté du 14 août 2020, auquel l’OMS a contribué, affirme que : «Six hôpitaux majeurs et 20 cliniques ont subi des dommages structurels importants». Pour l’Ordre des médecins de Beyrouth, qui réclame un fonds de soutien à la profession de 10 millions de dollars, cette réalité se traduit de manière très concrète : 2 000 praticiens auraient été blessés ou affectés dans la pratique de leur métier.

Bien sûr, l’entraide s’organise : les établissements qui peuvent encore travailler prennent en charge les patients des structures hors-service. À l’hôpital Rizk, par exemple, on récupère une partie des patients souffrant d’insuffisance rénale de l’hôpital Saint-Georges. Celui de Getawi, dont l’unité de dialyse a survécu par miracle, envoie ses malades se faire opérer notamment à l’hôpital du Sacré-Cœur.

Cinq hôpitaux de campagnes ont également été installés à Beyrouth. Moins d’une semaine après la catastrophe, une structure provisoire de 60 lits offerte par le Qatar permet ainsi à l’hôpital Saint-Georges d’assurer des services ambulatoires.

Aide humanitaire

Mais l’aide reste, pour l’heure, limitée aux besoins d’urgence : les ONG internationales, qui ont débarqué en masse à Beyrouth au lendemain de la catastrophe, ont apporté du matériel médical et réapprovisionné des stocks au plus bas. «Avant l’arrivée de l’aide internationale, nous n’avions plus que deux semaines de stocks tout au plu », atteste Georges Dabar de l’Hôtel Dieu de France.

De son côté le directeur du LAUMC-RH, Sami Rizk, rappelle que «le soir de la catastrophe, on a consommé l’équivalent d’un mois de produits». À cela s’ajoute huit à neuf équipes médicales, selon le décompte de Richard Brennan de l’OMS, à pied d’œuvre dans la capitale.

Mais c’est surtout de financements dont le secteur a besoin. «Soyons clairs : nos équipes médicales sont en mesure de rivaliser avec des équipes européennes… Nos blocs d’intervention sont à la pointe. Ce dont nous avons besoin en priorité, c’est d’argent frais pour la reconstruction», avance Pierre Yared, qui codirige l’hôpital Libanais-Getawi, où la réhabilitation est estimée à 7 millions de dollars, sans compter le manque à gagner que le directeur estime à un montant équivalent.

Or, «l’argent, c’est typiquement ce que les ONG ne peuvent pas offrir», remarque un membre de Médecin du Monde en tournée dans les hôpitaux dévastés.  

À défaut, la plupart des hôpitaux ont lancé des appels aux dons, en espérant que la diaspora libanaise se mobilise. Mais les besoins sont tels qu’il est peu probable qu’un élan de générosité suffise.

La Suisse au chevet de l’unité pédiatrique de l’hôpital de la Quarantaine

L’hôpital gouvernemental de la Quarantaine, et son service pédiatrique ouvert en 2016 grâce à l’ONG Assameh Birth and Beyond, ont été dévastés par l’explosion. « L’hôpital ne peut pas être réhabilité », déplore le directeur de l’unité pédiatrique, Robert Sacy. Une structure temporaire devrait toutefois être réhabilitée dans le cadre d’une aide de 4 millions de dollars annoncée par la Suisse lors de la conférence de Paris. Le Corps suisse d’aide humanitaire prévoit ainsi de remettre sur pied d’ici quatre semaines un service de consultation pédiatrique dans la partie la moins atteinte du bâtiment pour un montant d’un million de dollars. «L’hospitalisation pédiatrique ira à l’hôpital Saint-Georges, dont l’unité pédiatrique doit rouvrir d’ici peu. Les soins facturés dans cet établissement seront toutefois pris en charge par la Suisse afin qu’ils restent accessibles aux populations les plus désavantagées», explique Emily Schmied du Corps suisse d’aide humanitaire. Dans un second temps, Berne financera la reconstruction d’un service de pédiatrie de 350 m2 dans une des rares ailes encore debout de l’ancien hôpital. «Cette structure assurera la jonction en attendant le futur établissement dont la construction n’a pas encore été achevée», précise-t-elle.