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L'électricité 24 heures sur 24 en 2014 ?

Le ministre Gebran Bassil a détaillé pour Le Commerce du Levant son plan pour rétablir le courant 24 heures sur 24 au Liban à l’horizon 2014.

Approuvé fin juin en Conseil des ministres, le plan du ministre de l’Énergie et des Ressources hydrauliques, Gebran Bassil, vise à rétablir le courant 24 heures sur 24 à l’horizon 2014, moyennant des investissements totaux (part du privé incluse) de 4 870 millions de dollars. L’objectif est notamment de porter la capacité de production totale à 4 000 mégawatts en 2014 et 5 000 MW après 2015, contre une capacité disponible réelle de 1 685 MW aujourd’hui.
Le retour à l’équilibre du secteur, aujourd’hui source de pertes financières abyssales, est prévu en 2014.
Le plan est articulé en 10 initiatives interdépendantes dont la mise en œuvre est étalée dans le temps selon un calendrier en trois phases : court terme (2010-2012), moyen (2012-2014) et long terme (2015 et au-delà). Il repose sur deux options stratégiques principales : d’une part, approvisionner les centrales par un gazoduc interne qui sera relié d’un côté à une station de regazification de GNL (gaz naturel liquide) en mesure de recevoir des livraisons d’un grand nombre de fournisseurs et, de l’autre, au gazoduc régional à travers la Syrie ; et d’autre part, installer des compteurs intelligents pour assurer la distribution du courant dans les meilleures conditions.

De nouvelles centrales financées par l’État fin 2010, début 2011
En 2009, l’énergie disponible (produite et achetée à la Syrie) a totalisé 11 522 gigawatts/heure, alors que la demande était de 15 000 GWh, ce qui représente un déficit de 23 %. Pour répondre à ce déficit qui est appelé à s’accroître si rien n’est fait, le plan se propose la construction de nouvelles unités de production de 600-700 MW au total, dont le coût de 750-875 millions de dollars sera financé par l’État. « Les crédits sont prévus dans la loi de finances 2010, mais rien n’empêche pas la suite de recourir à des fonds extérieurs à travers des techniques de rétrofinancement », explique Gebran Bassil. Deux types de technologies sont prévues : des turbines à gaz à cycle combiné, CCGT (400-500 MW) qui seront installées à Deir Amar, dans le Nord, et des “Reciprocating Engines” (200-300 MW) qui seront éparpillés dans différents sites (voir Le Commerce du Levant, n° 5602, de mars 2010). « Nous allons confier à Électricité de France le soin de finaliser le schéma directeur de production », précise le ministre.
 
Réhabiliter les centrales existantes
Le plan prévoit de réhabiliter, maintenir, remplacer, ou mettre à niveau les centrales existantes pour augmenter leur capacité globale autour de 245 MW pour un coût d’environ 420 millions de dollars, financé à hauteur de 180 millions par des prêts internationaux et le reste par l’État libanais.

Des centrales cofinancées par le privé
Pour atteindre les objectifs fixés en termes de capacité installée, il faut des unités de production de 1 500 MW de plus d’ici à 2014 et de 1 000 MW après 2015, pour des coûts respectifs de 1 500 et 1 000 millions de dollars. Le ministre souhaite associer le secteur privé à leur construction et leur gestion, selon les modalités de “Independent Power Producer” (IPP), avec un minimum de 20 % de financements assuré par des prêts internationaux. « J’ai préparé un projet de loi en ce sens qui servira aussi de cadre légal pour tous les projets d’énergies renouvelables du secteur privé. Mais le Premier ministre a préféré en reporter l’examen pour privilégier l’option d’une loi globale multisectorielle organisant les partenariats entre le public et le privé (PPP). »
 
Porter à 12 % la part des énergies renouvelables
Le plan du ministre prévoit d’encourager la production d’énergies renouvelables. Il s’agit d’abord d’augmenter la production d’énergie hydraulique à travers la maintenance, la réhabilitation et/ou le remplacement des centrales hydrauliques existantes (voir Le Commerce du Levant, n° 5578, du mars 2008), et faciliter des investissements privés pour des capacités additionnelles sur la base de BOT (40 MW d’ici à 2012 et 80 MW d’ici à 2015), et pour des réservoirs de stockage. Le budget total est évalué à 700 millions de dollars.
Le secteur privé devrait aussi pouvoir construire des champs  d’éoliennes dès 2010-2011 avec un premier objectif de 60 à 100 MW pour un investissement de 115-195 millions de dollars.
À moyen terme, le recours aux solutions de transformation des déchets en énergie est également envisagé, moyennant la mise en place d’un plan de traitements des déchets solides. Prudemment, le plan table sur une capacité de production de 15-25 MW à l’horizon 2014-2015, moyennant un investissement de 30-50 millions de dollars confié au secteur privé.

Achever la boucle de 220 kV et régler le cas Mansourié
L’augmentation de la production est impensable sans renforcement préalable du réseau de transmission. Dans un rapport remis en février par Électricité de France, les experts français signalent qu’en l’état actuel, le réseau ne supporterait pas l’addition d’une nouvelle entité de production. « Aujourd’hui, nous ne pouvons rien faire si nous n’achevons pas la boucle du 220 kV sur le tronçon de Mansourié », explique Gebran Bassil, qui se dit résolu à régler ce problème le plus tôt possible. Le coût de ce chantier est minime (un million de dollars), mais il est bloqué depuis des années par les riverains. « J’ai retourné le dossier dans tous les sens et je pense avoir convaincu la majorité des gens concernés que le tracé proposé est la meilleure solution. »
Le renforcement du réseau de transport passe aussi par l’achèvement de la sous-station de 400 kV de Ksara pour l’interconnexion arabe. Un chantier évalué à 20-30 millions de dollars, financé par des prêts internationaux, mais dont la réalisation est soumise au renforcement du réseau de transport du côté syrien.
Il faut également parachever le centre national de contrôle électrique qui sera opérationnel à 80 % cette année, mais qui sera doté de fonctionnalités supplémentaires dans les prochains mois. Coût total : 20 millions de dollars financés par des prêts (voir Le Commerce du Levant, hors-série La France au Liban “Areva T&D équipe EDL d’un centre de contrôle du réseau électrique”).
Enfin, la réhabilitation du réseau de transport du courant passe par la construction de plusieurs sous-stations régionales. Des crédits ont été alloués en ce sens dans le budget 2010 à hauteur de 250 millions de dollars. À moyen terme, lorsqu’il faudra étendre le réseau de transport pour accompagner l’installation de nouvelles centrales, des investissements additionnels de 400 millions de dollars, financés par des prêts étrangers, sont prévus.
L’achèvement du tronçon de Mansourié devrait réduire les pertes techniques de plus de 1 %. Ces pertes qui sont en partie dues à la vétusté du réseau de transport représentent 15 % des pertes totales. S’y ajoutent 20 % de pertes non techniques (vol) et 5 % de factures impayées dont le montant total est de 1,3 milliard de dollars. Si les investissements dans le réseau de transport serviront à réduire les pertes techniques, la modernisation de la distribution est quant à elle indispensable pour lutter contre le vol et les impayés.
 
Sous-traiter la distribution au secteur privé
Pour ce faire, Gebran Bassil propose de confier la gestion de la distribution à des sociétés privées qui se partageront le territoire prédécoupé en plusieurs zones. « Elles seront chargées de réhabiliter le réseau de distribution, d’installer des compteurs intelligents et de collecter les factures. Dans trois ou quatre ans, si l’expérience s’avère probante, il sera alors beaucoup plus facile d’accorder des licences de distribution au secteur privé. Car, aujourd’hui, en l’état actuel du secteur, c’est impossible. »
La préparation des appels d’offres est prévue dès 2010, afin que les contrats soient mis en œuvre à partir de 2011. Les investissements prévus qui seront à la charge des entreprises contractantes sont de l’ordre de 350 millions de dollars, sachant que la gestion de ce programme confiée à une unité au sein d’Électricité du Liban coûtera quelque 10 millions de dollars à l’État libanais.
Le ministre prévoit de confier simultanément au secteur privé le soin de créer un centre capable de contrôler les compteurs automatiques, de procéder à distance à la connexion/déconnexion de la fourniture de courant et de gérer la demande. Coût du projet programmé dès 2011 : 30 millions de dollars.
Ces premières étapes franchies, il sera ensuite possible d’introduire des nouveautés comme les cartes de prépaiement, d’adopter une nouvelle structure tarifaire “feed-in tariff” permettant à quiconque produit individuellement de l’électricité de la revendre sur le réseau, etc.

Construire un gazoduc sur le tracé du chemin de fer
« Diversification et sécurité sont les deux règles à respecter en matière d’approvisionnement en combustible », explique Gebran Bassil. Son plan prévoit donc que l’approvisionnement soit composé aux deux tiers de gaz naturel et le tiers restant réparti entre les énergies renouvelables et  d’autres sources de combustibles, certaines des unités de production choisies pouvant fonctionner à plusieurs combustibles.
« Je propose de créer un gazoduc le long du tracé du chemin de fer sur le littoral, avec une boucle maritime pour contourner Beyrouth. Ce gazoduc sera branché à une ou plusieurs stations maritimes de regazification, ainsi qu’au gazoduc régional qui nous reliera à la Syrie, la Turquie, aux anciennes républiques de l’Union soviétique, à la Russie, l’Égypte, le Qatar, l’Algérie, etc. Sans compter l’apport probable du gaz naturel situé dans les eaux territoriales du Liban pour l’extraction duquel j’ai préparé un projet de loi. Le gazoduc fournira du gaz naturel à toutes les centrales, ainsi qu’aux usines et, plus tard, aux stations pour véhicules roulant au gaz, puis pourquoi pas à un réseau pour approvisionner les ménages. Car le gaz est le combustible le moins cher et ce plan pour l’électricité n’est qu’une première étape dans une stratégie sectorielle plus vaste visant notamment à réduire la coûteuse facture énergétique du Liban qui tourne autour de 15 % du PIB actuellement. »
Les études de faisabilité doivent encore être menées pour ces projets, mais le plan du ministre estime à  550 millions de dollars maximum (plusieurs options sont à l’étude) le coût d’un terminal de regazification situé à Zahrani ou Salaata et à 120 millions de dollars environ le coût du gazoduc longeant le littoral. « Nous avons lancé un appel d’offres pour l’étude de faisabilité du gazoduc », précise Gebran Bassil.

Adapter le cadre légal
Pour appliquer son plan, le ministre Gebran Bassil affirme nécessaire d’amender ou d’adapter la loi actuelle sur le secteur qui est « inapplicable » en l’état. Ce n’est qu’une fois le chantier de réformes bien entamé, c’est-à-dire vers 2013-2014, lorsque Électricité du Liban sera devenue une société anonyme, que le secteur privé aura été impliqué dans le secteur avec succès, que la libéralisation pourra être envisagée, estime-t-il.

Revoir la tarification
L’électricité produite aujourd’hui par Électricité du Liban lui coûte 255 livres le kilowatt/heure, alors qu’elle la vend à 127 livres le kWh. Si le coût sera réduit au fur et à mesure que les techniques de production sont renouvelées, une révision de la tarification est indispensable, estime Gebran Bassil. Trois axes pour cela : 1) augmenter graduellement le tarif au fur et à mesure de l’amélioration de la fourniture d’électricité, jusqu’à atteindre un service continu et durable 24 heures sur 24 qui permettra aux usagers de renoncer aux générateurs privés. Actuellement, la facture d’électricité payée par les Libanais s’élève à près de 2,37 milliards de dollars, dont 700 millions à l’EDL et 1,67 milliard aux propriétaires de  générateurs ; 2) proposer des tarifs spéciaux et des abonnements pour les consommateurs à bas revenus et les industriels ; 3) moduler les tarifs en fonction de la durée d’utilisation.

Corporatiser EDL
Électricité du Liban est au cœur du processus de réforme du secteur, c’est pourquoi il est crucial de la doter de ressources humaines en mesure d’accompagner les changements programmés. Le plan prévoit des embauches directes et des contrats de sous-traitance dans divers domaines : administratif, technique, maintenance, etc. Un budget de 15 millions de dollars financé par l’ÉEtat a été prévu.
Urgente, cette étape est loin d’être suffisante : le processus de transformation d’EDL en société opérant selon le code du commerce durera au moins deux ans et coûtera quelque 165 millions de dollars selon une estimation fournie par le Haut Conseil pour la privatisation qui inclut les indemnités à verser au personnel actuel de la compagnie.
 

 

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