Un article du Dossier

Déchets : un nouveau plan sans stratégie nationale

Le récent appel d’offres international lancé par l’État libanais pour le traitement des déchets ménagers mentionne très clairement l’incinération comme une option à envisager appropriée pour le pays. D’un point de vue économique et écologique, l’incinération pose cependant de nombreux problèmes, sans compter la difficulté à la faire accepter par la population libanaise.

Le Liban pourrait-il être le premier pays de la région à investir dans des incinérateurs pour les déchets ménagers ? En septembre 2010, un plan gouvernemental en dix points privilégiait cette solution pour les grandes agglomérations du pays. L’appel d’offres international lancé en février dernier pour le traitement des déchets au Liban laisse clairement cette possibilité ouverte. Plusieurs gros poids lourds de l’incinération mondiale – les groupes français Suez Environnement et Veolia – participent d’ailleurs à l’adjudication.
Mais l’incinération des déchets est-elle adaptée au Liban ? Alors que depuis près de 20 ans, l’État libanais peine à trouver des emplacements pour des décharges sanitaires, l’incinération, selon ses partisans, offre des solutions toutes faites. Les déchets étant brûlés, il n’est pas nécessaire de les stocker et de les traiter pendant de longues années. Cela éviterait à l’État d’exproprier des terrains pour y installer des décharges, comme à Naamé. Un argument non négligeable dans un petit pays comme le Liban, avec une forte pression foncière, en particulier dans le Grand Beyrouth.
L’autre justification régulièrement avancée en faveur de l’incinération est celle de la valorisation énergétique. « Il ne s’agit pas de construire des fours à déchets comme celui de Amroussié dans les années 80, mais des installations modernes qui permettent de transformer les déchets en électricité ou en vapeur », affirme Edgar Chéhab, expert en déchets solides au Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) et l’un des instigateurs du plan adopté en 2010 sous le gouvernement Hariri.
Dans la hiérarchie de traitement des déchets, la valorisation énergétique est généralement jugée préférable à la mise en décharge – en particulier dans la législation européenne – ces deux procédés arrivant cependant derrière la réutilisation des matériaux, le recyclage et le compostage. Selon la société danoise Ramboll, auteur en 2012 d’une étude sur l’implantation d’incinérateurs pour le compte du gouvernement libanais, une tonne de déchets peut en moyenne être convertie en 1,5 MWh de chaleur et 0,5 MWh d’électricité. L’argument pourrait faire mouche dans un pays en déficit de production électrique comme le Liban. Mais il faut savoir que ce procédé ne peut en aucun cas représenter une solution au problème de l’électricité libanaise. Elle représenterait simplement un apport complémentaire à condition que soient réglées une série de conditions légales, la production électrique étant actuellement un monopole public.
« On estime que 1,5 million de tonnes de déchets incinérés (la totalité des déchets libanais est estimée à 2 millions de tonnes/an) pourraient produire 125 MW d’électricité. Le Liban, qui produit actuellement 1 500 MW et manque de 1 000 MW », précise Karim Osseiran, conseiller du ministre de l’Énergie. Se poserait ensuite la question de la tarification de l’électricité produite pour sa distribution sur le réseau national. « La société privée qui gérerait l’incinérateur pourrait facturer le kWh à 12 cents, alors que le coût actuel du kWh est de 19 cents pour EDL », explique Edgar Chébab.

Coup fatal à l’industrie du recyclage

Si l’incinération représente un complément potentiel de production électrique, elle porterait cependant un coup fatal à une industrie en plein essor : celle du recyclage. « Cela risque tout simplement de tuer la filière et tous les emplois qui vont avec », déplore Fadi Gemayel, président de l’Association des industriels du Liban et PDG de Solicar, une entreprise de recyclage de carton. Pour bien fonctionner, l’incinérateur a en effet besoin de déchets à forte valeur calorifique, comme le plastique (polyéthylène et polypropylène), ou dans une moindre mesure, les textiles, le papier et le carton. Au lieu d’être recyclés, ces déchets serviraient à maintenir la forte température des fours, qui sinon risqueraient d’être refroidis par la forte quantité de déchets organiques humides. « Environ 30 % des déchets qui pourraient être recyclés seraient détruits pour alimenter des fours », note Paul Abi Rached, président de l’association Terre Liban. « L’incinérateur n’est pas adapté à un pays comme le Liban, qui produit plus de 50 % de déchets organiques, avec une forte humidité », estime Raja Noujaim, coordinateur général de la coalition civile contre la politique du gouvernement pour le traitement des déchets. En Europe, où les incinérateurs sont répandus, la donne est différente, avec seulement 30 % de déchets organiques. Dans son étude, Ramboll avait d’ailleurs estimé la valeur calorifique des déchets libanais trop faible en l’état, à 7,4 MJ/kg (mégajoules), suggérant de retirer 15 à 20 % des déchets organiques pour atteindre le seuil de 8 MJ/kg, seuil minimum pour obtenir une bonne combustion. Si le four ne brûlait pas assez bien, il faudrait l’alimenter avec du fioul très coûteux, un manque à gagner que l’exploitant risquerait de répercuter sur la facture de la collectivité. Sachant que l’option des incinérateurs pose en tout cas la question de leur coût, jugé très élevé.
Un incinérateur dont les éléments seraient importés d’un pays européen coûterait plusieurs centaines de millions de dollars. Bassam Sabbagh, du ministère de l’Environnement, avait même évoqué en 2013 dans un article de L’Orient-Le Jour le chiffre d’un milliard de dollars, un coût incluant l’installation d’un incinérateur, mais aussi des usines de tri et de compostage attenantes. « La construction d’un incinérateur de déchets coûte sept à huit fois plus cher qu’une centrale électrique. Pour un incinérateur de déchets, il faut compter au minimum sept millions de dollars par MW produit, soit 700 millions de dollars pour un gros incinérateur pouvant produire 100 MW », explique Karim Osseiran.
« Si on veut traiter ces déchets selon les standards européens, cela a nécessairement un prix », plaide le conseiller du ministre de l’Énergie Arthur Nazarian. Tandis que des représentants de la société civile soupçonnent des motivations moins nobles. « C’est une solution qui permet à la classe politique de prétendre à de juteuses commissions, ce qui ne serait pas le cas dans des projets décentralisés de gestion des déchets. Ce sont encore les Libanais qui vont payer les pots cassés », s’exclame Raja Noujaim.
« Dans ce type d’appel d’offres, où les Capex (NDLR : dépenses initiales d’investissement) sont très élevées, les commissions peuvent grimper jusqu’à 20 ou 30 %, ce qui représente des dizaines de millions de dollars », explique un politicien rompu au système.

Le risque écologique

Les incinérateurs posent enfin des défis environnementaux. « La combustion des déchets produit des dioxines ou du furane, des substances toxiques pouvant causer par exemple des cancers, des maladies cardiaques ou respiratoires », assure Naji Kodeih, un chimiste et toxicologiste farouchement opposé à l’installation d’incinérateurs au Liban. Après combustion des déchets, il reste plusieurs types de résidus : les premiers, qui se logent au fond des fours, appelés mâchefers, sont les moins dangereux. Au terme d’un processus de retraitement, ils peuvent généralement servir dans le secteur de la construction, pour se substituer aux matériaux naturels comme le sable ou le gravier, explique l’étude de Ramboll. En revanche, les résidus d’épuration des fumées, appelés “cendres volantes” et capturés par un système de filtrage, sont hautement toxiques. Ce type de résidus, régis par la Convention de Bâle, ne peuvent être enfouis que dans des décharges très spécifiques qui n’existent pas au Liban. La plupart des pays européens les exportent en Norvège ou en Allemagne. « Dans un pays comme le Liban, on peut fortement s’inquiéter du respect des normes de contrôle. Les autorités publiques sont déjà incapables de contrôler la pollution atmosphérique des centrales électriques, alors que dire de celle d’éventuels incinérateurs…», s’alarme Olivia Maamari, responsable du programme environnement à Arcenciel. « Les incinérateurs peuvent être une solution pour traiter une partie des déchets, s’ils sont bien contrôlés, bien dimensionnés, mais il ne faut pas qu’ils se positionnent comme la solution de facilité, alors que les habitants n’ont pas encore intégré les habitudes de recyclage », estime Samuel Lefèvre, chargé de mission à l’AFD (Agence française de développement).

Les incinérateurs, en pleine croissance
Selon une récente étude de la Banque mondiale, près de 20 % des déchets dans le monde sont valorisés énergétiquement, majoritairement grâce au recours aux incinérateurs. Le “Waste to Energy” existe surtout dans les pays développés, avec plus de 40 pays qui l’utilisent, selon le consultant Ramboll. Dans l’Union européenne, l’incinération continue de progresser : sa part dans le traitement des déchets ménagers est passée de 13,5 % en 1996 à 22 % en 2014. La part de l’incinération dans le traitement des déchets ménagers s’élève ainsi à 34 % en France, avec 128 incinérateurs, jusqu’à 38 % en Allemagne et 54 % au Danemark. Mais la tendance s’accroît aussi dans les pays émergents. Selon une étude prospective du cabinet international Frost & Sullivan, le volume du marché mondial des installations de valorisation énergétique pourrait atteindre 28,5 milliards de dollars en 2016, en croissance de 59 % par rapport à 2012. L’étude estime que les marchés les plus prometteurs sont l’Asie, notamment la Chine, l’Inde et la Malaisie.

Les recommandations de l’étude Ramboll
La société danoise prévoit trois scénarios, avec l’installation d’un, deux ou trois incinérateurs pour tout le Liban. Elle privilégie cependant l’installation de deux incinérateurs : un premier de grande capacité (80 tonnes/heure), puis dans un second temps, un autre de plus petite taille (30 à 40 tonnes/heure). Ils se situeraient respectivement au nord et au sud de la capitale, à proximité de la mer. Au sud, l’incinérateur serait implanté à Jiyé, à proximité de la centrale électrique et des réseaux de distribution ; au nord, il pourrait être installé à Selaata, Hreiche ou Deir Ammar. Au total, les deux usines couvriraient le Grand Beyrouth, le Mont-Liban, le Nord et le Sud, mais pas la Békaa, pour laquelle aucun incinérateur n’est préconisé, en raison de la forte présence de déchets organiques et du manque de données chiffrées sur la composition des déchets. Pour cette dernière région, c’est le plan directeur de 2006 prévoyant la construction de décharges qui s’appliquerait. Le consultant danois insiste dans ses recommandations sur plusieurs points : la nécessité d’obliger les municipalités à alimenter les usines d’incinération en déchets, pour éviter qu’elles soient en sous-capacité, et la nécessaire libéralisation du secteur de l’électricité. Le 12 janvier 2015, Ramboll a reçu le feu vert du gouvernement libanais pour lancer la deuxième phase de son étude : la préparation des cahiers des charges pour les sociétés désireuses d’installer des incinérateurs. Ils doivent être finalisés pour le mois de juillet 2015.

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