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Déchets : comment en est-on arrivé là ?

En matière de recyclage de papier et de carton, le Liban a été un pionnier au Moyen-Orient. Dès 1929, la société Gemayel Frères a ouvert une usine de recyclage du carton. En 1972, la société Mimosa a été la première à fabriquer du papier hygiénique recyclé dans toute la région. Les cinq principaux acteurs du secteur, Solicar, Sicomo, Sipco, Mimosa et Indevco sont ancrés au Liban depuis plusieurs décennies. Début 2015, une nouvelle entreprise basée à Chekka, Moussa & Sons SAL – filiale de la société bulgare Recopak SAL – s’est lancée dans le recyclage de carton pour fabriquer des boîtes à œufs. « L’industrie de recyclage du carton libanaise figure parmi les plus anciennes et les plus dynamiques de la région Mena. Elle peut rivaliser avec certaines usines européennes de recyclage », assure Christ Der Sarkissian, responsable du projet de gestion des déchets à l’ONG Arcenciel. La production annuelle de papier et de carton recyclés au Liban atteint environ 120 000 tonnes, selon les estimations des différents acteurs du secteur. Un chiffre qui reste cependant largement inférieur à la production de poids lourds régionaux comme l’Égypte ou l’Arabie saoudite. « L’industrie du carton recyclé est vingt fois plus importante dans le Golfe qu’au Liban », estime ainsi Michel Ayoub, directeur général de Sicomo. Le tiers des déchets utilisés pour l’industrie du recyclage libanaise provient de la compagnie Averda (propriétaire de Sukleen), qui fournit des quantités fixes de papiers/cartons usagés à Solicar et Sicomo, les deux plus grandes entreprises du secteur. Le reste des matériaux recyclables est principalement issu des imprimeries ou des supermarchés. Ils sont récupérés, triés, découpés et souvent mis en balle par des collecteurs informels, afin de limiter les frais de transport. Ponctuellement, les déchets sont importés de l’étranger, quand la demande est forte. Les produits issus de cette industrie sont des produits semi-finis, comme du carton pour enroulement destiné aux compagnies d’emballage, du carton gris utilisé pour des reliures de livre, ou encore du carton blanc destiné aux plateaux des pâtisseries. Certaines compagnies transforment aussi directement les déchets en produits finis. C’est le cas de Mimosa qui produit des caisses de carton imprimées pour les agriculteurs ou du papier toilette, de Sipco qui fabrique des boîtes à œufs, etc.

Perte de compétitivité

L’industrie du carton et du papier recyclés libanaise traverse une période délicate : elle fait face depuis plusieurs années à une concurrence accrue des pays européens. « Les industries libanaises importent du carton recyclé d’Europe, en raison de sa meilleure qualité, et de prix quasiment similaires, depuis la dépréciation de l’euro par rapport au dollar », explique le responsable des achats et des exportations de la société Sipco. Par ailleurs, les sociétés de recyclage libanaises, qui exportent traditionnellement 40 à 60 % de leur production vers le Moyen-Orient et l’Afrique, ont perdu certains marchés ou ont vu leurs coûts de transport exploser en raison de la crise régionale qui persiste depuis quatre ans. L’industrie du recyclage doit aussi résoudre certains problèmes structurels. « La plupart des entreprises effectuent surtout des investissements pour se maintenir, renouveler les machines, mais c’est insuffisant pour permettre un accroissement substantiel de la production ou améliorer véritablement la qualité », explique Joseph Abi Rached, directeur du département qualité à Solicar, principale société de recyclage du carton, qui a effectué de récents investissements pour fabriquer des produits plus haut de gamme comme le carton blanc recyclé. « L’industrie libanaise est fortement pénalisée par rapport à d’autres pays de la région : les coûts énergétiques sont très élevés, de même que le coût de la main-d’œuvre et des matières premières », estime Sarah Hammoud. « L’État ne soutient pas assez cette industrie verte, alors qu’il pourrait l’exempter de taxes, ou imposer certaines restrictions aux produits importés, en augmentant les droits de douane ou en imposant des quotas d’importation », poursuit la responsable de la société Sipco, qui a dû réduire ses activités ces deux dernières années.
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