Un article du Dossier

Déchets : comment en est-on arrivé là ?

Shérif Arif, ancien conseiller régional de l’environnement à la Banque mondiale pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (Mena) et coauteur d’un récent rapport de programme régional Sweep-Net sur le “Coût de la dégradation de l’environnement dû aux pratiques de gestion des déchets solides à Beyrouth et au Mont-Liban”, décortique pour Le Commerce du Levant les principaux enjeux de la crise des déchets qui frappe le pays depuis un mois et demi.

Vous vous dites atterré par la nature du débat sur la problématique du traitement des déchets au Liban, pourquoi ?
Je ne comprends pas l’obsession de l’innovation technologique. La plupart des Libanais – citoyens et décideurs politiques – doivent essayer de comprendre que la gestion des déchets ne se résume pas uniquement à des questions de choix technologiques, mais doit prendre en compte sa dimension financière et économique, c’est-à-dire son coût. Les solutions choisies doivent aussi être acceptées socialement pour pouvoir être appliquées. D’où l’intérêt d’impliquer les municipalités, les groupements de municipalités ainsi que les ONG locales.
Depuis la fin des années 1990, les gouvernements successifs n’ont fait que prolonger des plans d’urgence, sans mettre en place une stratégie durable de gestion des déchets. La première étape aurait dû consister à instaurer un cadre légal et institutionnel, qui définisse la responsabilité entre les différents acteurs : ministères, municipalités, opérateurs et institue un système équitable de recouvrement des coûts. Le Liban est l’un des seuls pays de la région Mena à ne pas disposer d’un cadre institutionnel, qui existe et fonctionne très bien en Tunisie, au Maroc, ou en Jordanie. Un projet de loi sur la gestion des déchets au Liban a pourtant été préparé avec la collaboration du programme Metap de la Banque mondiale et soumis en Conseil des ministres en octobre 2005, mais n’a jamais été ratifié depuis.

Pourquoi la mise en décharge contrôlée reste-t-elle, selon vous, la meilleure solution pour le Liban ?
C’est la solution la moins coûteuse (environ 38 à 52 dollars la tonne dans le Grand Beyrouth, 15 à 20 dollars la tonne à Zahlé et 29 dollars la tonne à Tripoli). L’enfouissement ne signifie pas pour autant qu’il n’y a pas du tout de recyclage : les décharges sanitaires contrôlées vont de pair avec des centres de tri dans l’enceinte de la décharge pour aiguiller certains matériaux (verre, carton, plastique, métal) vers les circuits de recyclage et fabriquer du compost avec une partie des déchets organiques qui représentent en moyenne 55 % des ordures ménagères. Le refus des décharges contrôlées par les Libanais n’est pas rationnel. Les décharges sanitaires contrôlées aux normes internationales ne sont pas polluantes. Les nappes phréatiques ne sont pas infiltrées par du lixiviat (NDLR : fraction liquide des déchets) et les émanations de méthane ne sont pas dangereuses pour la santé humaine. Aucune étude scientifique et épidémiologique qui étaie ces accusations n’a été jusqu’ici réalisée au Liban.

Y a-t-il des emplacements possibles pour des décharges contrôlées au Liban ?
Bien entendu. J’ai parcouru le Liban de long en large pour identifier des sites possibles avec les responsables du CDR (Conseil du développement et de la reconstruction) dans le cadre d’un projet financé par la Banque mondiale sur la gestion des déchets au cours des années 1990. Nous avons identifié des sites dans le caza du Koura, dans le Akkar, près de Tyr, à Nabatié et près de la frontière sud. On fait trop souvent mine d’ignorer que le refus des décharges est en réalité souvent alimenté par ceux qui portent l’étendard de la préservation des ressources naturelles, à n’importe quel prix, ou ceux qui souhaitent avant tout protéger la valeur de leurs propriétés foncières – qui sont susceptibles de baisser de 15 à 25 % – sans tenir compte de l’intérêt général. Les propriétaires des terrains adjacents aux décharges contrôlées devraient simplement pouvoir être indemnisés pour la moins-value de leurs terrains.

Pourquoi dans ce cas remettre en cause le modèle de Sukleen qui reposait sur la mise en décharge ?
La gestion des déchets dans le Grand Beyrouth était satisfaisante et les rues de la capitale toujours propres. Le problème ne tient pas à la nature de la solution, mais à son coût exorbitant au regard des normes internationales en la matière, puisqu’il est le plus élevé de toute la région Mena. Chaque tonne de déchets collectés et traités à Naamé revient environ à 130-140 dollars (sans le compostage), alors que le tarif ne devrait pas dépasser 60-70 dollars par tonne. Une surfacturation qui s’explique en grande partie par l’attribution d’un monopole de 20 ans au groupe Averda dont le champ d’action est passé de 1 400 tonnes à 2 850 tonnes par jour. L’absence de compétition et d’un suivi rigoureux a permis de pérenniser ce système d’exception. Un système qui a été appliqué aux municipalités de Beyrouth et du Mont-Liban – alors qu’elles sont légalement responsables de la gestion des déchets – par le gouvernement à travers le CDR. À Zahlé, en revanche, où la décharge sanitaire contrôlée a été établie avec un financement de la Banque mondiale, le système fonctionne très bien. La municipalité de Zahlé a sélectionné un opérateur privé à l’issue d’un appel d’offres et la facture de collecte et de traitement s’élève en moyenne à 32 dollars par tonne, ce qui inclut 10 dollars par tonne pour le tri. Chacune des 18 municipalités qui utilisent la décharge à Zahlé paie en moyenne 13 dollars par tonne, prélevés en majeure partie sur les fonds de la Caisse autonome des municipalités (CAM). Les citoyens ne contribuent pas directement au recouvrement de coûts.

Pourquoi le Liban ne miserait-il pas davantage sur le recyclage comme le préconisent les écologistes ainsi que les industriels ?
Pour garantir du compostage et du recyclage de qualité, il est indispensable d’instaurer un système de tri à la source qui n’existe quasiment pas au Liban. La généralisation du tri à la source prend beaucoup de temps. C’est un travail d’éducation qui concerne la société tout entière, démarre à l’école et ne commence pas seulement avec un opérateur privé. À ce jour, aucun pays de la région Mena ne s’est engagé dans cette démarche. Et il suffit de regarder à Beyrouth ce que l’on trouve dans les différents conteneurs destinés à réceptionner le verre, le carton ou le plastique installés par Sukleen, pour se rendre compte que la société n’est pas prête : ils sont parfois quasiment vides. Sans un tri à la source efficace, la production de compost ou le recyclage coûtent plus cher que la mise en décharge, car il faut instaurer un tri secondaire très performant. Averda n’a pas réussi à produire un bon compost conforme aux normes internationales et a eu des difficultés à le vendre. Il a été donné à des agriculteurs de la Békaa et parfois il s’est même retrouvé enfoui en décharge. Le plan de gestion des déchets établi en 2006 prévoyait l’installation d’unités de tri, de compostage et de recyclage dans tous les cazas, mais économiquement, cela ne tient pas la route ! En 2011, dans un rapport sur la performance environnementale au Liban, la Banque mondiale a estimé que ce plan exigeait un investissement initial de 400 millions de dollars et des coûts annuels d’entretien de l’ordre de 39 millions de dollars. D’une manière plus générale, les politiques publiques au Liban ignorent totalement la dimension économique. Un second plan de gestion des déchets adopté en 2010 et qui prévoyait la mise en place d’incinérateurs avec production d’électricité a été, lui, évalué entre 885 millions de dollars et 1,9 milliard de dollars dans le même rapport de la Banque mondiale.

Pourquoi ne mentionnez-vous pas justement l’option de l’incinération qui est pourtant largement répandue dans le monde et défendue au Liban par plusieurs acteurs ?
L’incinération est possible si elle est fiable techniquement, si elle préserve l’environnement, si elle est acceptée socialement (elle exige des sites qui doivent être tolérés par la population) et si ses coûts sont jugés acceptables. Dans son rapport de 2011, la Banque mondiale a estimé la construction d’un incinérateur pour le Grand Beyrouth à 694 millions de dollars, avec des coûts opérationnels de 91 millions de dollars par an. Le recouvrement des coûts serait de 85 dollars la tonne, auxquels s’ajoutent 70-80 dollars par tonne pour le balayage, la collecte et le tri, soit une facture globale supérieure à 160 dollars/tonne (sans le compostage). Pour une solution “Waste to Energy”, c’est-à-dire de l’incinération couplée à la production d’énergie, la facture reviendrait pour le Grand Beyrouth à 885 millions de dollars, avec des coûts opérationnels annuels de 39 millions de dollars, soit un coût total d’environ 140 à 150 dollars la tonne, même si une étude du CDR évoque des chiffres inférieurs. Ces coûts très élevés ne feront qu’alourdir la dette publique de l’État.

À court terme, l’exportation est-elle vraiment la seule alternative ?
L’exportation des déchets est un fantasme. À part quelques pays européens qui y ont recours pour des catégories très précises de déchets, je ne connais pas beaucoup de pays qui s’appuient sur de telles solutions. Sans compter que pour pouvoir exporter ses déchets, le Liban doit répondre à des normes très strictes régies par des conventions internationales : or les déchets au Liban sont composés d’un mélange d’ordures ménagères et de déchets industriels et hospitaliers. À mon avis, la seule voie possible est, à l’instar de ce qui s’est passé au début des années 1990 après la guerre, d’organiser un plan d’urgence basé sur la réouverture de quelques anciennes décharges pendant une période provisoire de 12 à 18 mois. Il faut cependant les  réaménager  avec une géomembrane  et un dégazage passif avec un système de compactage et de couverture végétale et assurer le transport des déchets vers ces décharges.
Cette période constitue le délai nécessaire pour la préparation des décharges sanitaires contrôlées. À titre de comparaison, le délai de construction d’un incinérateur est de deux à trois ans.

Les citoyens devraient-ils mettre la main à la poche, en payant des taxes pour le traitement des ordures ?
Il serait souhaitable de mettre en place un système progressif de recouvrement des coûts, dans un premier temps pour Beyrouth et le Mont-Liban. Il permettrait de couvrir les coûts d’exploitation et d’entretien en premier lieu, tandis que les coûts d’investissement initiaux seraient des coûts structurels que le gouvernement pourrait considérer comme irrécupérables. Cette nouvelle redevance pourrait être inscrite sur la facture d’électricité (comme cela est le cas en Égypte et en Jordanie) ou par exemple sur la facture de téléphone mobile. Cette redevance a été estimée par la Banque mondiale à 75 dollars par an pour chaque ménage, soit environ 6,25 dollars par mois. Beaucoup de Libanais paient 10 dollars par mois pour qu’une personne ramasse les ordures devant leur porte. L’expérience internationale démontre que les résidents sont prêts à contribuer quand la qualité des services de gestion des déchets solides répond à leurs attentes et que le système est transparent.
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