C’est une nouvelle cantine qui s’est ouverte fin décembre à Bourj Hammoud : Union Marks, fondée par le réalisateur Marc Hadifé.

« Je ne sais pas trop ce qui m’a pris. Je suis anxieux, obsessif, je crains la foule, j’oublie les visages croisés… », assure celui qui a laissé sa maison de production aux mains de sa femme et de son fils pour se lancer, à 49 ans, dans un métier « pas vraiment fait pour (lui) », la restauration.

« J’avais fait le tour de mon ancienne carrière », dit-il. Malgré son inexpérience, l’ex-réalisateur semble avoir réussi sa mutation. L’adresse a beaucoup de charme : carrelage blanc aux murs, anciennes tables d’usine récupérées, Chesterfield, luminaires locaux et même une cheminée pour les jours de frimas. Un esprit “bohème”, aux allures de bric à brac, qui donne envie de s’attarder. « Ce lieu, je l’ai acheté il y a une dizaine d’années. J’y venais chaque soir. C’était mon espace. Je l’ouvre aux autres maintenant. »

Union Marks attire une faune bigarrée, ce “Tout-Beyrouth” que d’autres ont tant de mal à fidéliser. « C’est ce qui est beau dans ce lieu : le mélange des genres. Union Marks attire des gens qui ne sont pas censés se croiser. Je ne me lasse pas de regarder ce brassage. Il y a quelque chose de fellinien ici. »

Le succès a d’ailleurs très vite dépassé l’hôte des lieux : « Pas de réservation ici. Premier arrivé, premier servi. » Un conseil : venez tôt, car Union Marks affiche vite complet. « On a pourtant une carte simple : quelques plats arméniens revisités, des tapas à partager… » En week-end, Marc Hadifé, qui rôde toujours dans son antre tel un esprit tutélaire, accueille jusqu’à une centaine de convives.

Si cette cour des miracles se recompose presque chaque soir, c’est que le lieu s’y prête à merveille. Installé dans l’ancien réfectoire d’une usine de textile désaffectée, rien ou presque n’a été rénové. « Je suis tombé amoureux de l’espace tel quel et n’ai nulle envie de le dénaturer. » Celui qui a fondé sa société de production City Film au sortir de ses études à l’ALBA préfère ne pas parler gros sous. « Le local était en vente depuis plusieurs années, mais ce n’était pas une bonne affaire. Je l’ai payé plus cher que le prix du marché. »

Si la plus-value n’est pas le moteur de cette acquisition, l’usine Abroyan – son nom originelle – est quand même un complexe comme il est rare d’en trouver : une friche industrielle de 14 000 m2, installée derrière le fleuve de Beyrouth, aux portes de la capitale.

Vidés, les deux bâtiments – le premier date des années 1930, le second, d’inspiration brutaliste, est plus tardif –tournent autour d’une large cour où un jardin commence à pousser. « Ici, 600 ouvriers confectionnaient des sous-vêtements. C’est presque tout un quartier qui y travaillait… »

Si le respect des lieux lui importe tant, c’est que Marc Hadifé ne veut surtout pas être le pionnier d’une gentrification du quartier. « À Mar Mikhaël, les habitants ont vu leur environnement et leur mode de vie dénaturés par la gentrification et la hausse des loyers. » Pour éviter pareille déconvenue à Bourj Hammoud, Marc Hadifé espère qu’une action concertée pourra être entreprise avec les responsables politiques. « Bien sûr, je souhaite que ce quartier se développe. Mais pas n’importe comment. »

L’homme entend conserver intacte l’usine et aimerait la transformer en un lieu, à la fois local associatif, bar de nuit et salle d’exposition pour les artistes ou les ONG qui n'en disposeraient pas. Un lieu qui, au final, paraît lui ressembler.