Un article du Dossier

Divertissement: l'appel de l'Arabie saoudite

Steffen Hertog est professeur associé en politique comparée à la London School of Economics (LSE), spécialiste des pays du Golfe et auteur de plusieurs ouvrages et articles de recherche sur l’après-pétrole. Selon lui, les réformes menées par les autorités saoudiennes dans le cadre de la Vision 2030 sont encourageantes, mais le changement n’est pas radical.

Steffen Hertog, professeur associé en politique comparée à la LSE et spécialiste des pays du Golfe.
Steffen Hertog, professeur associé en politique comparée à la LSE et spécialiste des pays du Golfe.

Dans quelle mesure les affaires successives de la purge anticorruption du Ritz-Carlton et du meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi ont-elles affecté les perspectives d’investissement dans le cadre de la Vision 2030 ?

L’impact structurel de la purge du Ritz-Carlton a probablement été plus profond que celui du scandale Khashoggi. Ces arrestations ont créé un climat d’incertitude parmi les investisseurs locaux, dans la mesure où les critères ayant mené à la détention de ces individus et la saisie de leurs biens n’ont pas été clairement communiqués. Cela continue d’affecter l’appétit du secteur privé pour l’investissement local et la prise de risque. L’affaire Khashoggi a, elle, créé un énorme problème de relations publiques sur la scène internationale. Néanmoins son impact sur l’investissement étranger sera probablement limité à quelques secteurs en vue, comme celui de la technologie et peut-être le tourisme.

Des efforts ont été mis en œuvre par le gouvernement saoudien pour améliorer le climat des affaires. Peut-on parler de changements significatifs, notamment en faveur des investisseurs étrangers ?

Des changements administratifs positifs, en lien avec l’e-gouvernement, l’immatriculation des sociétés et les procédures judiciaires, ont été entrepris. Ces évolutions ont été moins remarquées en raison de l’affaire Khashoggi mais aussi d’autres actualités qui ont fait la une des journaux comme le report du projet de cotation d’Aramco. On ne peut pour l’instant pas parler de changement radical, mais la direction prise est encourageante.

Les investissements directs de l’étranger (IDE) en Arabie saoudite ont chuté de 7,5 milliards de dollars en 2016 – l’année de l’adoption de la Vision 2030 – à 1,4 milliard de dollars en 2017. Comment expliquer une telle dégringolade ?

Les IDE ont toujours été liés au cycle du pétrole et limités pour l’essentiel à l’industrie lourde et les secteurs liés aux infrastructures, comme les télécoms et les services d’intérêt public. Ces secteurs reçoivent aujourd’hui moins d’investissements en raison du ralentissement du cycle économique. D’autres secteurs, comme l’industrie légère, la technologie ou le tourisme, qui étaient supposés prendre le relais n’y sont pas parvenus. Ces secteurs n’ont jamais véritablement attiré les IDE. L’attentisme semble encore prévaloir parmi les entreprises étrangères quant au devenir de la Vision 2030.

Les mégaprojets étatiques à l’instar de NEOM – un projet de ville futuriste au nord-ouest du royaume – peuvent-ils apporter une solution aux problèmes structurels de l’économie saoudienne ? Sont-ils de nature à inspirer la confiance des investisseurs ?

Ce type de projets ne peut réussir qu’avec un cadre réglementaire très clair et stable, comme c’est le cas par exemple dans la plupart des zones franches à Dubaï. Arriver à un tel résultat prend du temps et, à l’exception de Dubaï, les économies du Golfe ont eu du mal à rentabiliser leurs mégaprojets. Leur utilité est d’attirer l’investissement étranger mais, même s’ils s’avèrent lucratifs, ils ne régleront pas le problème national de l’emploi.

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L’Arabie saoudite ambitionne de faire baisser le taux de chômage des Saoudiens sous les 9 % d’ici à 2020, contre plus de 12 % au troisième trimestre 2018. Où en est-on aujourd’hui ?

L’activité du secteur privé reste en grande partie déterminée par la politique budgétaire. Avec l’augmentation des taxes et du prix des services publics, ainsi que la relative incertitude politique, la croissance a chuté et du même coup la création d’emplois privés. Le gouvernement peut forcer le secteur privé à employer davantage de Saoudiens en renforçant ses règles de quotas, mais cela créerait un rapport coût/efficacité déséquilibré, qui écornerait les profits et potentiellement la croissance.

Dans son budget 2019, l’Arabie saoudite prévoit une hausse des dépenses publiques de 7 %, à un record historique de près de 300 millions de dollars. Le gouvernement est-il en train de revenir sur ses objectifs de discipline budgétaire ?

Le budget s’appuie en effet sur une estimation plutôt élevée du prix du pétrole et le gouvernement semble prêt à risquer un creusement du déficit en 2019, ce qui inverserait la tendance précédente à la baisse. À court terme, cela ne créera pas de crise fiscale, car les réserves budgétaires sont importantes et la dette publique faible. Cependant, à moyen terme, l’endettement pourrait devenir plus difficile et l’équilibre budgétaire visé pour 2023 risque d’être plus difficile à atteindre, à moins que les prix du pétrole ne recouvrent au moins leur niveau des années 1970.

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