Assiste-t-on à une dérive autoritaire du pouvoir ? La présidence Aoun constitue-t-elle une rupture dans le rapport de l’État libanais aux libertés individuelles ? Réponses de l’historien français Stéphane Malsagne, coauteur de “Le Liban en guerre” qui vient de paraître aux éditions Belin.  

Spécialiste de l’histoire du Liban, Stéphane Malsagne vient de publier “Le Liban en guerre”, avec Dima de Clerck, chercheuse à l’Institut français du Proche-Orient. Agrégé et docteur en histoire de l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne, et enseignant à Sciences Po, il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont “Fouad Chéhab” (1902-1973), une figure oubliée de l’histoire libanaise, et “Sous l’œil de la diplomatie française : le Liban de 1946-1990”.
Spécialiste de l’histoire du Liban, Stéphane Malsagne vient de publier “Le Liban en guerre”, avec Dima de Clerck, chercheuse à l’Institut français du Proche-Orient. Agrégé et docteur en histoire de l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne, et enseignant à Sciences Po, il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont “Fouad Chéhab” (1902-1973), une figure oubliée de l’histoire libanaise, et “Sous l’œil de la diplomatie française : le Liban de 1946-1990”.

Au Liban, plusieurs événements récents semblent marquer une dérive autoritaire du pouvoir. Pensez-vous que ce soit effectivement le cas?

Le président Michel Aoun n’a jamais caché son admiration pour le général de Gaulle et l’idée d’un État fort, tout en affichant dans ses discours son attachement au système démocratique libanais et à la Constitution. Deux thèses s’affrontent à ce sujet. La première, partagée majoritairement par les partisans du Hirak et les partis d’opposition au gouvernement, dénonce une dérive autoritaire du régime, en s’appuyant sur des incidents impliquant l’armée et les forces de sécurité, sur une gestion du pays jugée partisane, et surtout sur une remise en cause des libertés individuelles et collectives fondamentales, notamment le droit de critiquer les autorités, comme en témoigne la judiciarisation des propos attentatoires à la personne du président de la République. Pour beaucoup, le Liban de Michel Aoun est devenu un régime illibéral au service d’un clan politique et familial. De ce point de vue, le Liban n’est pas un cas isolé et s’inscrit dans une tendance mondiale à la progression des démocraties illibérales. La seconde thèse défendue majoritairement par les partis au pouvoir (le CPL et son allié le Hezbollah) et leurs soutiens considère qu’un renforcement de l’ordre et un encadrement des libertés sont nécessaires pour préserver le pays de l’anarchie, dans le contexte particulier d’une crise institutionnelle, politique, sanitaire, économique et sociale sans précédent. Les partisans de cette thèse invoquent le scénario d’un complot de l’axe Washington-Tel-Aviv-Riyad pour affaiblir le pays et le Hezbollah.

Y a-t-il eu dans l’histoire du Liban des périodes similaires ?

Dans le rapport de l’État libanais aux libertés individuelles, la présidence Aoun ne constitue pas en soi une rupture. La question des libertés était déjà posée quand le Liban était encore abusivement qualifié de “Suisse du Moyen-Orient”. En 1949, le journaliste Georges Naccache a été emprisonné pour avoir écrit dans L’Orient à propos du peuple libanais que « deux négations ne font pas une nation ». Quand on parle de régime autoritaire au Liban, les années chéhabistes (1958-1964) sont souvent citées comme référence, en raison des pressions exercées par le Deuxième Bureau proche du pouvoir. Après le coup d’État manqué du Parti socialiste nationaliste syrien le 31 décembre 1961 contre Fouad Chéhab, l’idée d’un complot venu de l’étranger fait son chemin, de nombreux militants politiques sont arrêtés, des ouvrages et des journaux d’opposition sont interdits, une loi encadrant la liberté de la presse est promulguée en 1962, et des figures intellectuelles importantes, comme Ghassan Tuéni, journaliste à an-Nahar, sont même inquiétées et emprisonnées. À l’époque, Fouad Chéhab est accusé de dictature ; lui justifie ces mesures au nom du rétablissement de l’ordre et de la préservation de l’unité nationale. Mais il fut aussi, au même moment, le plus grand président réformateur de l’histoire du Liban indépendant et son mandat est marqué par un fort développement économique et social du pays. Surtout, malgré quelques dérives, le Liban demeurait à l’époque la seule réelle démocratie arabe dans un Proche-Orient composé majoritairement de dictatures répressives. Depuis ces dernières années, les gouvernements libanais successifs n’ont mené aucune réforme d’envergure et le Liban renoue aujourd’hui avec la famine et l’extrême pauvreté. Il s’agit bien d’un échec collectif qu’on attribue au seul gouvernement actuel.

Avec la dégradation de la situation économique et sociale, doit-on craindre un durcissement du pouvoir ?

Ce qui rend le régime libanais autoritaire et insupportable aux yeux d’une partie de l’opinion, c’est le sentiment de confiscation du pouvoir par une petite oligarchie politico-financière qui s’est appropriée les ressources du pays et qui s’autoreproduit. Le régime souffre d’une crise systémique liée à son haut degré de corruption, de clientélisme et sa difficulté, voire son incapacité à réformer. Le pays est dans une impasse et la grande majorité des Libanais luttent aujourd’hui pour leur survie au quotidien au détriment des revendications politiques nées en octobre 2019. Le système apparaît verrouillé, irréformable et toujours très dépendant de la rivalité irano-saoudienne et des pressions américaines sur la Syrie et l’Iran. Le renouvellement des élites politiques réclamé par le mouvement de contestation bute sur les logiques de partis et les réalités communautaires et clientélistes très anciennement enracinées, mais aussi sur l’absence de programmes alternatifs en capacité de s’imposer, sans compter l’absence de leadership pour les incarner. Sans une réforme profonde du système électoral acceptée par tous, on voit mal comment la déconfessionnalisation de l’État, prévue dans les accords de Taëf, et non appliquée, pourrait aboutir. Beaucoup réclament de nouvelles institutions laïques, mais ce débat est ancien et n’a jamais pu aboutir. En 1975, certains voulaient la guerre pour y parvenir, le résultat a été une catastrophe. La guerre n’a en ce sens apporté aucune évolution institutionnelle notable.

Aujourd’hui, c’est encore la logique communautaire et partisane qui prime pour les principales nominations, au mépris des compétences, et chaque communauté entend conserver ses acquis. Vivement critiqué par les puissances étrangères pour son inaction, le gouvernement dirigé par Hassane Diab semble avoir aujourd’hui perdu tout crédit à l’intérieur, y compris parmi ses premiers soutiens. Les événements qui ont débuté depuis octobre doivent aussi être analysés comme une nouvelle étape des luttes politiques intestines entre les partis au pouvoir et ceux de l’opposition, mais aussi de l’offensive américaine sur la Syrie et l’Iran dont le Liban subit de plein fouet les effets. Si l’on peut craindre une dérive autoritaire du régime dans ce contexte, il me semble excessif de parler de dictature, comme en témoigne l’existence de partis et d’une presse d’opposition où la caricature politique semble même en plein renouveau.

On compare de plus en plus la situation économique du Liban à celle du Venezuela. Doit-on craindre les mêmes dérives politiques ?

Il est toujours hasardeux de se livrer à des comparaisons entre pays dans des contextes sociaux et géopolitiques très différents, au risque de tomber dans des simplifications regrettables. En témoigne le terme même de “libanisation” utilisé dans la littérature sur la guerre dans les années 1980 et instrumentalisé par la suite par des analystes occidentaux peu scrupuleux pour qualifier certaines logiques de fragmentation dans les pays du monde entier, y compris en France. Avec le Venezuela, le Liban partage sans doute la confiscation du pouvoir et de ses ressources par une élite de plus en plus coupée de sa base, une corruption d’État généralisée, le poids des ingérences régionales, l’extrême gravité de la crise économique et sociale, une volonté forte de quitter le pays pour fuir la pauvreté. Les crispations libanaises sont toutefois renforcées par des facteurs spécifiques comme le poids du confessionnalisme politique et l’importance des réfugiés syriens qui pèse lourd sur l’économie. Le Liban ne s’est jamais totalement effondré, y compris lors de la guerre civile où la résilience des institutions et de la société a été particulièrement remarquable, comme Dima de Clerck et moi-même l’avons montrée dans notre livre. En outre, la violence institutionnelle exercée sur la société libanaise n’est en rien comparable à celle du Venezuela ou de certaines dictatures africaines. Par ailleurs, comme les institutions libanaises prévoient l’alternance politique (le mandat présidentiel est de six ans non renouvelables), le risque de voir aujourd’hui un Mugabe ou un Maduro libanais semble peu probable. |