La crise pousse de nombreux Libanais à vouloir partir, mais la vague migratoire pourrait être contenue par la récession mondiale. Le pays risque toutefois de perdre ses ressources humaines les plus compétentes.

De plus en plus de Libanais envisagent désormais de reconstruire leur vie ailleurs, poussés par la crise économique mais aussi par une situation politique qui n’offre aucune perspective.
De plus en plus de Libanais envisagent désormais de reconstruire leur vie ailleurs, poussés par la crise économique mais aussi par une situation politique qui n’offre aucune perspective. Mohammad Azakir/Reuters

Quels sont les meilleurs centres à Beyrouth pour passer les tests de langue ? Le service d’émigration accepte-t-il les “lollars” comme preuve de ressources financières ? Comment obtenir une équivalence pour mon diplôme ? Les questions se bousculent chaque jour sur deux groupes créés sur Facebook pour échanger des conseils sur la procédure d’émigration au Canada. Le premier a été lancé en janvier, en pleine aggravation de la crise économique, et le deuxième fin août, quelques jours après la double explosion meurtrière au port de Beyrouth. « En décembre, nous n’étions qu’une soixantaine de personnes à nous entraider sur WhatsApp », raconte Fouad, un banquier de 36 ans, qui cherche depuis plusieurs mois à quitter le pays avec son épouse. Aujourd’hui, les deux groupes comptent plus de 5 000 membres.

Comme Fouad, de plus en plus de Libanais envisagent désormais de reconstruire leur vie ailleurs, poussés par la crise économique mais aussi par une situation politique qui n’offre aucune perspective.

Le phénomène n’est pas nouveau. L’émigration est même caractéristique du modèle économique libanais, qui se nourrit de l’exportation des ressources humaines en échange de capitaux en devises envoyés par les expatriés. Mais en l’absence d’études qualitatives et de statistiques sérieuses, son évolution est difficile à mesurer. Faute de mieux, les chercheurs s’appuient en général sur les chiffres des départs et des arrivées à l’aéroport de Beyrouth, dont le solde annuel permet de dégager une tendance générale. Et la tendance des derniers mois n’est déjà pas rassurante. Sur les neuf premiers mois de l’année, 726 021 personnes sont arrivées à Beyrouth et 803 573 en sont parties, ce qui représente 77 552 départs nets, contre 71 239 sur l’ensemble de l’année 2019.

Le mouvement va-t-il s’accélérer dans les semaines à venir ? Les premiers qui pourraient partir sont les binationaux, qui n’ont pas besoin de visa, à condition d’avoir les moyens de démarrer une nouvelle vie. Leur nombre n’est pas connu, mais rien que les Franco-Libanais sont estimés à plusieurs dizaines de milliers.

Pour les autres, en revanche, partir implique d’abord d’obtenir un visa. Interrogés par Le Commerce du Levant, les services consulaires des ambassades de France et d’Australie affirment ne pas avoir constaté de bond spectaculaire des demandes ces dernières semaines. Pour sa part, le ministère canadien chargé des programmes et des services d’immigration souligne que les procédures d’émigration ont été ralenties par la crise sanitaire du Covid-19. Seules 34 demandes de permis de résidence permanente concernant des Libanais ont ainsi été acceptées au mois de juin, contre 151 en janvier, selon la même source. « La plupart de ceux qui obtiennent leurs papiers aujourd’hui ont en réalité pris leur décision l’année dernière, avant le début de la crise », observe Caren, qui s’est installée à Montréal en juin, avec son mari et ses jeunes enfants, après dix mois d‘attente.

Moins d'opportunités d'emploi

Aujourd’hui, la démarche est d’autant plus difficile que les débouchés professionnels se font rares dans les pays d’émigration habituellement privilégiés par les Libanais - en Amérique du Nord, en Europe de l’Ouest, dans les pays arabes ou encore en Australie - où les économies sont en difficulté. Même dans les pays du Golfe, traditionnellement demandeurs de main-d’œuvre libanaise, le Fonds monétaire international prévoit une contraction de 7,1 % du PIB de la région en 2020. Un rapport d’Oxford Economics tablait d’ailleurs sur une destruction de 13 % des emplois dans ces pays, accompagnée d’un exode des expatriés. « J’ai envisagé un temps d’aller dans le Golfe, mais je ne voulais pas d’un contrat à durée déterminée, avec le risque qu’il ne soit pas renouvelé, explique Fouad. Aujourd’hui, je cherche une stabilité sur le long terme, c’est pourquoi j’ai choisi le Canada où je pourrai même au bout de quelques années obtenir un second passeport. »

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Mais cette sécurité n’est pas à la portée de tous. « Le Canada et l’Australie restent ouverts aux travailleurs étrangers, mais ils pratiquent une émigration choisie », explique Boutros Labaki, économiste et spécialiste des migrations libanaises. Les compétences linguistiques, les études, le curriculum vitae et l’éventuelle promesse d’emploi sont ainsi passés au crible par les services d’immigration canadiens, en charge du programme « travailleurs qualifiés ». Face à une compétition mondiale, le candidat doit obtenir le meilleur classement possible pour espérer décrocher le graal de l’admissibilité.

Or parmi les Libanais les plus qualifiés, la motivation n’a jamais été aussi grande, notamment dans les secteurs les plus affectés par la crise. Dans le secteur bancaire, par exemple, qui emploie quelque 26 000 personnes, les candidats à l’exil se bousculent. « Un tiers de mon département veut quitter le pays », témoigne Fouad. « Si cela n’avait été qu’une crise politique et sécuritaire, je serais peut-être resté », ajoute-t-il.

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Le domaine de la santé est lui aussi concerné par cette fébrilité. Au cours des deux derniers mois, quelque 150 médecins ont contacté l’ordre des médecins afin d’obtenir des lettres de recommandation pour émigrer, rapporte The National. Environ 200 infirmiers ont fait de même avec leur organisme professionnel, relève encore le quotidien émirien.

Risque de pénurie de ressources qualifiées

Une hémorragie différenciée qui pourrait créer de sérieux déséquilibres. « En plus de déstabiliser le tissu social, le départ de la classe moyenne qualifiée menace certains corps de métiers d’une pénurie de main-d’œuvre qui ne pourra pas être compensée par des travailleurs migrants », alerte Boutros Labaki.

L’émigration définitive de ces diplômés dont la formation aura représenté un investissement considérable pour leurs familles constitue une perte sèche pour le Liban. « Une scolarité complète en école privée puis à l’université au Liban coûte en moyenne 50 000 dollars par élève », souligne Fadia Kiwan, professeure de science politique. Or cette matière grise bénéficie surtout à l’économie du pays d’accueil : « Même si cette personne renvoie 20 % de son salaire au pays, le montant de ces transferts sera toujours inférieur à la valeur ajoutée qui aurait pu être créée en restant sur place », explique Boutros Labaki.

D’autant que ces envois de fonds, estimés à 7,5 milliards de dollars en 2019, se tarissent. La Banque mondiale prévoit désormais une baisse de 17 % de la valeur des remises au Liban cette année, en raison « du ralentissement de la croissance mondiale et de la chute des prix du pétrole dans les pays du Golfe ». Les nouveaux candidats à l’émigration, eux, ne veulent pas reproduire le même schéma. « Je ne ferai pas la même erreur que mes amis qui ont rapatrié toutes leurs économies ici, et qui sont désormais bloquées. Si j’arrive à partir, j’enverrai uniquement l’argent dont ma famille a besoin », conclut Fouad.