Le mouvement du 17 octobre est l’aboutissement, et une démonstration implacable, de l’incapacité du système politique à mener des réformes menaçant fondamentalement sa survie, et encore plus à gérer l’effondrement qui s’en est suivi.

La contestation a précipité l’effondrement inéluctable d’un modèle paralysé par le tarissement des flux de capitaux et un système politique défaillant.
La contestation a précipité l’effondrement inéluctable d’un modèle paralysé par le tarissement des flux de capitaux et un système politique défaillant. Photo : Joao Soussa

« Le peuple a faim », criaient les manifestants le 17 octobre 2019, en réclamant la démission d’un gouvernement qui voulait leur imposer une nouvelle taxe. Un an plus tard, le constat n’est que plus amer. Alors qu’ils n’étaient « que » 30 % en 2019, 55 % des Libanais vivent désormais sous le seuil de pauvreté. Quant au gouvernement dirigé à l’époque par Saad Hariri, il a bien été remplacé par celui de Hassane Diab mais, ironie de l’histoire, ce dernier s’apprête à lui repasser le flambeau.
La révolution n’aurait donc réussi qu’à plonger le Liban dans une crise financière, économique et sociale sans précédent ? En réalité, la contestation n’a pas provoqué la crise ; elle a simplement précipité l’effondrement inéluctable d’un modèle paralysé par le tarissement des flux de capitaux et un système politique défaillant.

Signes avant-coureurs
Car la crise était déjà là, bien avant le 17 octobre 2019 : prévisions de croissance négative, hausse du chômage, accumulation des arriérés de l’État, baisse des dépôts bancaires, contraction des crédits, déficit de la balance des paiements, arrêt des prêts subventionnés par la BDL… Tous les voyants, sans exception, étaient déjà au rouge au début de l’année 2019.
Mais dans un pays où les chiffres sont volontairement manipulés, l’opinion publique n’a saisi concrètement l’ampleur de la catastrophe que le 10 octobre, une semaine avant le début du mouvement. Ce jour-là, le dollar se vendait, pour la première fois depuis 1995, à 1 600 livres chez les changeurs. Signe incontestable que toutes les tentatives de la Banque du Liban (BDL) pour attirer des devises au cours des dernières années, au prix d’une nette contraction de l’économie, s’étaient soldées par un échec.
Le système était grippé et les banques, qui avaient drastiquement resserré les conditions de crédit, appliquaient déjà un contrôle des changes officieux depuis juillet 2019. Alors que le gouverneur de la BDL Riad Salamé répétait qu’il n’y avait aucun « problème de liquidités en dollars dans les banques », les distributeurs se voyaient refuser les dollars nécessaires pour importer. Un discours décalé par rapport à la réalité qui n’a fait qu’accentuer la perte de confiance dans le système financier, duquel fuyaient clairement les capitaux, sans que les pouvoirs publics ne veuillent agir pour freiner l’hémorragie.

Pas d’aides internationales sans réformes
Le gouvernement invoquait des complots « contre la stabilité du Liban », mais était incapable de prendre la moindre mesure susceptible de rassurer les pourvoyeurs de devises traditionnels du Liban – bailleurs de fonds et Libanais de la diaspora – et éviter l’effondrement imminent contre lequel mettaient clairement en garde toutes les agences de notation et les organisations internationales.
Même la perspective d’une manne financière de 11 milliards de dollars promise à la CEDRE, la conférence d’aide organisée par la France à la veille des élections législatives de 2018, n’avait pas permis de briser l’immobilisme politique. Contrairement aux conférences d’aide internationale précédentes, les bailleurs de fonds exigeaient cette fois des réformes sur lesquelles toutes les composantes communautaires, qui formeront le dernier gouvernement de Saad Hairiri, donneront leur accord de principe. Mais la classe politique, otage de ses allégeances étrangères et guidée par ses intérêts politico-financiers, ne pouvait remplir ni les conditions économiques ni les exigences politiques nécessaires au déblocage des aides. La révolution du 17 octobre n’était donc que l’aboutissement, et une démonstration implacable, de l’incapacité du système politique à mener des réformes menaçant fondamentalement sa survie, et encore plus à gérer l’effondrement qui s’en est suivi.

Le choix de l’inertie politique
L’année qui vient de s’écouler n’en est qu’un énième tragique exemple. En un an, les Libanais ont perdu au moins 40 % de leur pouvoir d’achat et 80 % de la valeur de leur épargne, des milliers d’emplois ont été détruits, sans que l’exécutif n’agisse. À la moindre tentative, le gouvernement de « technocrates » nommés par les chefs communautaires était paralysé par le Parlement, composé pourtant des mêmes forces politiques. Le choix de l’inertie politique comme mode de gestion de la crise s’est naturellement imposé, en permettant au système de préserver ses acquis sans devoir porter la responsabilité de l’effondrement.
D’autant qu’il ne s’agissait plus seulement d’entreprendre des réformes impopulaires pour redresser les finances publiques, ou des réformes structurelles coupant la voie au clientélisme et à la corruption. Il fallait désormais répartir aussi les pertes dans le système financier, estimées à près de 50 milliards de dollars, soit deux fois au moins le PIB actuel du pays.
Alors que le pays avait urgemment besoin d’un plan de stabilisation et d’une aide financière internationale, la classe politique a laissé la Banque du Liban jouer le rôle qui lui a toujours été assigné : préserver ses intérêts et ceux des lobbys qui la soutiennent, peu importe le prix à payer pour l’économie et la population. Après avoir travaillé sur le plan de sauvetage annoncé en avril 2020 et jamais mis en œuvre, l’ancien directeur général du ministère des Finances, Alain Bifani, n’a pu que constater l’échec du gouvernement de Hassane Diab en démissionnant. « L’absence de leadership a laissé le champ libre à une politique totalement opposée à celle qui était prévue dans le plan, basée sur une répartition équitable des pertes, qui faisait porter un poids plus important aux banques et aux gros déposants qu’à l’ensemble de la population.»

Cette politique de lirification et de « socialisation » des pertes se poursuit aujourd’hui, à l’ombre d’un gouvernement chargé des affaires courantes. Car malgré la situation catastrophique, amplifiée par la double explosion au port de Beyrouth, la crise sanitaire et la « pression maximale » exercée par le président français, Emmanuel Macron, la classe politique n’a pas réussi, en deux mois, à former le « gouvernement de mission » souhaité par Paris et dont le seul objectif serait de stabiliser la situation économique, en attendant un éclaircissement de la situation régionale. C’est déjà trop demander à des représentants de communautés aux agendas divergents, et qui ne se sentent visiblement pas concernés par l’effondrement économique. « L’inertie est un choix politique qui ne dit pas son nom et qui représente un coût phénoménal pour la société qui la subit », déplore l’ancien directeur général du ministère des Finances Alain Bifani.
Un coût qui va bien au-delà du haircut de facto subi par les déposants, et dont le risque n’est pas moins qu’une implosion sociale. Car la banque centrale a beau multiplier les circulaires et les mesures, très violentes, de replâtrage, les réserves en devises du pays fondent inexorablement, à un rythme qui menace désormais le maintien des subventions sur les produits de base. Si le mécanisme de soutien aux importations de denrées de première nécessité était levé, les prix pourraient encore augmenter de 50 à 60 %. Pour l’économiste Kamal Hamdan, directeur de l’Institut de recherche et de consultation, « ce serait insupportable, dans un pays où 80 % des ménages gagnent moins de deux millions de livres libanaises par mois, alors que l’inflation a déjà divisé de moitié le pouvoir d’achat sans qu’aucun filet social n’ait été mis en place. Pour une bonne part de la population, ce serait tout simplement la fin du monde ».

500 000 départs définitifs
Mais apparemment pas la fin du système qui s’accroche au pouvoir en instrumentalisant la colère de la rue et en désignant des boucs émissaires en ligne avec les traditionnelles lignes de fracture libanaises, alors qu’il sait pertinemment qu’il n’offre aucune perspective aux Libanais, de plus en plus nombreux à partir.
« Les flux d’émigration sont aujourd’hui plus importants que pendant la guerre civile », s’alarme l’économiste et secrétaire général du mouvement Citoyennes et citoyens dans un État, Charbel Nahas, qui craint quelque 500 000 départs définitifs. Une transformation brutale qui modifierait en profondeur le visage de la société libanaise, devenue la variable d’ajustement du système communautaire. « C’est une évolution qui se passe en ce moment sous nos yeux et en silence », s’emporte-t-il.
Ce n’est pourtant pas cette possible « nakba » qui a fait bouger la classe politique, mais plutôt les intérêts internationaux et régionaux qui semblent favoriser le retour de Saad Hariri. Celui-ci entend aujourd’hui capitaliser sur l’initiative française pour remettre en selle le même système politique. S’il y parvient, les intérêts internationaux auraient rejoint, encore une fois, ceux des chefs communautaires au détriment de l’intérêt des Libanais. Jusqu’à la prochaine révolution.