Alors que la situation économique s’est stabilisée en 2018, de nombreux défis attendent encore l’économie syrienne l’année prochaine.

La ville de Idleb en novembre dernier
La ville de Idleb en novembre dernier Muhammad Haj Kadour/AFP

Bien que très peu de données officielles soient disponibles, plusieurs secteurs de l’économie syrienne sont engagés dans une relative croissance. On peut inclure ici l’industrie, le transport, le bâtiment, le tourisme, le commerce, la banque et les assurances.

Le port de Lattaquié a ainsi enregistré durant les neuf premiers mois de 2018 une croissance de 16 % des volumes traités. Un chiffre qui illustre la hausse de la demande intérieure – les importations représentant environ 90 % des volumes de l’activité du port.

Cette reprise est largement due au “retour au calme” dans le pays, en particulier en Syrie occidentale. La disparition, dans cette région, de nombreux barrages facilite le transport des hommes et des marchandises.

En revanche, les deux secteurs qui pèsent aujourd’hui le plus dans le PIB syrien, l’agriculture et les services publics, ont connu une année difficile. Là aussi, peu de données fiables, même si on sait que la production de blé est à son plus bas niveau depuis trente ans et alors que le manque de moyens continue à peser sur la capacité du gouvernement à dépenser – les investissements étant quasiment au point mort.

Lire aussi : La Russie étend son contrôle à des secteurs stratégiques de l’économie syrienne

En 2018, le PIB a donc soit stagné, soit au mieux légèrement crû. Ce qui serait considéré comme une bonne performance dans de nombreux pays, mais s’avère très insuffisant pour un pays dévasté par sept ans de guerre. Le PIB du pays ayant officiellement chuté à 12 milliards de dollars en 2016, soit un cinquième de son niveau de 2010. Or, typiquement, les pays qui sortent d’une guerre bénéficient généralement les premières années postconflit d’une forte croissance.

Plusieurs obstacles demeurent pour 2019

En l’absence de changements importants sur la scène politique, il est probable que l’année 2019 voit une poursuite de ces tendances. L’économie devrait, malgré tout, bénéficier de deux facteurs positifs. D’une part, si la pluie est au rendez-vous, la production agricole pourrait rebondir, permettant une croissance plus robuste du PIB. Par ailleurs, la réouverture du poste-frontière de Nassib avec la Jordanie et celle, envisagée, de point de transit de Bou Kamal à la frontière irakienne devrait stimuler le commerce transfrontalier et avec le Golfe et in fine encourager l’activité économique. Mais l’économie devra encore faire face à plusieurs défis et dangers.

Une baisse des aides

Premier sujet d’inquiétude : le niveau de l’aide humanitaire internationale, qui représente à l’heure actuelle l’équivalent d’un cinquième à un quart du budget de l’État. Or, l’aide internationale s’essouffle, la crise syrienne ayant perdu de son urgence aux yeux des chancelleries occidentales et autres. Mais cette réduction, prévue dès 2019, va avoir des effets négatifs sur la demande intérieure et l’activité économique, en plus de réduire l’offre de devises sur le marché. Ce qui va peser sur le niveau de la livre syrienne.

Par ailleurs, l’aide venant d’Iran semble aussi s’étioler. Téhéran fait face à d’importantes difficultés économiques et vient de rejeter une demande de Damas pour financer la rénovation de trois turbines dans la centrale électrique de la capitale. Depuis cinq ans, c’est grâce à plusieurs facilités de crédit octroyées par l’État iranien que Damas se fournit en pétrole et en de nombreux autres équipements, voire denrées.

La livre syrienne rechute

Mais ce qui inquiète davantage, c’est le cours de la livre syrienne depuis l’été dernier. Après avoir brutalement chuté entre mars 2011 et l’été 2017, la monnaie syrienne avait réussi à se stabiliser. Son cours avait ensuite remonté face au dollar américain. Ainsi, alors que le dollar valait 532 livres (juillet 2017), il ne valait plus que 447 livres une année plus tard. Ceci avait d’ailleurs encouragé le gouvernement à préparer son budget 2019 sur la base d’une livre à 435 pour un dollar.

Or, depuis cet été rien ne va plus. La tendance s’est inversée et la monnaie américaine s’échange à 490 livres, son plus haut taux depuis un an. Cette baisse est une conséquence de la hausse de la monnaie américaine sur les marchés mondiaux mais aussi de facteurs locaux, y compris une demande soutenue de devises pour financer les importations, qui se montent à près de cinq fois le niveau des exportations. Ce changement de direction représente une source d’instabilité qui va freiner l’appétit des rares investisseurs et tirer l’inflation vers le haut avec un impact négatif sur la demande intérieure.

Le maintien des sanctions

Les sanctions occidentales aussi vont continuer à peser sur l’activité économique, freiner l’intérêt potentiel de beaucoup d’entreprises étrangères et contraindre les banques locales à limiter au minimum leurs encours.

Les sanctions américaines en particulier risquent d’être renforcées plutôt qu’allégées, et pour beaucoup d’opérateurs commercer avec la Syrie ou y investir va continuer à être trop risqué. Les banques régionales, y compris libanaises, vont continuer à se montrer très prudentes.

Une situation sécuritaire qui reste instable

La possibilité d’une reprise des combats dans plusieurs parties du pays ne peut être exclue et constitue aussi un frein à la reprise économique. La région d’Idleb, qui est désormais en première ligne, concentre un très grand nombre de combattants de l’opposition et d’organisations radicales, ce qui va rendre toute action militaire de la part du régime particulièrement compliquée et longue, et déstabiliser tout le Nord-Ouest du pays y compris les voies commerciales vers Alep et en provenance de la Turquie.

Lire aussi : La Turquie investit et étend son influence dans le Nord syrien

Le Nord-Est est une autre région à risques. Il contient quasiment toutes les réserves pétrolières et une bonne partie des champs de blé du pays, et toute interruption de la production de ces commodités ou de leur livraison vers l’Ouest du pays aurait des conséquences économiques graves. Les tensions y restent importantes entre Kurdes et Turcs, coalition internationale et État islamique, Russes et Américains.

Une reconstruction qui ne vient pas

Alors que le sujet de la reconstruction va continuer à peser dans tous les débats sur la Syrie, peu de gens croient encore sérieusement à une reconstruction à grande échelle dans l’avenir proche. Les fonds ne sont pas disponibles, les ressources humaines non plus, le pays ayant vu une fuite massive de ses cerveaux, quant au régime, il n’y semble pas plus intéressé que cela. En effet une telle aventure serait la conséquence de concessions qu’il n’est pas prêt à faire et aurait pour conséquence, entre autres, le retour d’un grand nombre de réfugiés, ce qu’il ne semble pas non plus capable d’accepter.

Ceci n’empêche pas les autorités syriennes de s’activer pour imposer les conditions d’un éventuel futur projet de reconstruction.

Ceci inclut, par exemple, la poursuite de la politique d’appropriation des actifs fonciers les plus lucratifs dans les quartiers des principales villes du pays qui ont été vidés de leur population. Cette politique s’accompagne du transfert de ces actifs au bénéfice de personnalités proches, ou membres, du régime à travers tout un arsenal de lois et directives.

Par ailleurs, d’autres actifs publics sont aussi transférés à travers des licences exclusives ou des contrats de toutes sortes. Ainsi, en moins d’un an, l’homme d’affaires Wassim Qattan, un parfait inconnu il y a encore deux ans, s’est vu octroyer deux centres commerciaux en plein centre de Damas ainsi qu’un très large terrain dans le quartier de Mazzé qui va servir pour la construction d’un hôtel cinq étoiles. De même les licences de téléphonie mobile ont été renouvelées début 2015, et pour une période de 20 ans, à leurs deux opérateurs historiques, y compris le cousin maternel de Bachar el-Assad, Rami Makhlouf. Ceci s’est fait sans appel d’offres et en divisant par deux et demi la part de l’État dans les revenus du secteur sans la moindre justification.

Quant à la gestion de ses maigres ressources, le gouvernement va parer au plus pressé. Il va continuer à payer les salaires de ses fonctionnaires, dont la valeur a fondu avec la chute de la livre et l’inflation ; il va continuer à annoncer toutes sortes de projets et parler d’investissements sans rien faire, car il n’en aura toujours pas les moyens ; et il va attendre un retournement dans les politiques occidentales ou, de manière plus réaliste, dans celles des pays du Golfe d’où certains commencent à envoyer des signaux à Damas.