Les exportations de cannabis thérapeutique pourraient rapporter chaque année un milliard de dollars de revenus aux caisses de l’État, a affirmé le ministre sortant de l’Économie Raëd Khoury. Une manne bienvenue alors que le Liban se cherche de nouvelles rentrées budgétaires. Pourtant, l’argument économique ne fait pas l’unanimité. Les difficultés d’accès à ce marché très réglementé, malgré sa nette croissance à l’échelle mondiale, interrogent sur le réalisme de ces projections.

Tom Perry/AFP

Changement de fusil d’épaule. Après des années d’échec des politiques répressives et plusieurs tentatives infructueuses de mise en place de cultures de substitution, le Liban semble décidé à légaliser de la culture de son cannabis. Deux propositions de lois concurrentes ont été transmises au Parlement en juillet et septembre par le député des Forces libanaises (FL) de Baalbeck-Hermel, Antoine Habchi, et le président du Parlement et chef du mouvement Amal, Nabih Berry.

Les deux textes envisagent de légaliser la filière pour des finalités thérapeutiques, industrielles et de recherche. Ils recommandent en revanche deux méthodes d’encadrement distinctes : le député FL préconise la mise en relation directe des entreprises pharmaceutiques étrangères avec les producteurs, quand Nabih Berry prône, lui, la création d’un organe de contrôle étatique, à l’instar de la Régie libanaise des tabacs. Une commission parlementaire, présidée par Yassine Jaber, du bloc Amal, vient d’ailleurs d’être mise sur pied pour étudier leur concrétisation.

Si l’une de ces propositions – ou une combinaison des deux comme c’est souvent le cas après le passage en commissions parlementaires – était adoptée, le Liban s’inscrirait dans la lignée d’une trentaine d’États à avoir déjà adapté leur législation afin de se positionner sur le jeune marché en plein essor du chanvre médical.

En quête de recettes

Cette accélération du calendrier législatif, en faveur d’une mesure pourtant discutée au Liban depuis plusieurs années, notamment par le leader druze Walid Joumblatt, fait directement suite à la remise au gouvernement libanais d’un rapport rédigé par le cabinet de conseil McKinsey & Co. Il y examine quelque 150 initiatives pour sortir l’économie libanaise de l’ornière, dont celle du cannabis médical, étudiée d’ailleurs à la demande du gouvernement.

Bien qu’il ne s’agisse pas d’une recommandation expresse du cabinet de conseil et que les résultats du rapport n’aient toujours pas été rendus publics, le ministre sortant de l’Économie Raëd Khoury a statué, dans une interview à Bloomberg, que la création de ce nouveau secteur exportateur pourrait apporter au Liban un milliard de dollars de revenus chaque année. Une perspective très alléchante, alors que l’État cherche désespérément de nouvelles recettes pour financer sa dette publique, à plus de 150 % du PIB.

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Le fait est d’autant plus vrai que la filière actuelle du cannabis récréatif, illégale en vertu de la loi n° 673 de 1998, montre des signes de faiblesse. À ses heures de gloire, elle pouvait certes rapporter « deux à trois milliards de dollars chaque année, principalement captés par les trafiquants », estime Hassane Makhlouf, enseignant à l’Université libanaise et auteur d’une thèse et d’ouvrages sur la culture et le trafic de drogue au Liban. « Les cultures de chanvre au Liban recouvrent une superficie entre 200 000 et 300 000 dounoums (10 dounoums équivalant à un hectare) et chaque dounoum produit entre 1 000 et 2 000 kg de cannabis brut pouvant être transformés en 4 à 8 kg de résine pure », détaille-t-il.

Mais « l’abandon des campagnes d’éradication par l’armée depuis le début de la guerre en Syrie et la pression accrue sur les trafiquants cette année ont engendré de gros stocks d’invendus chez les agriculteurs », remarque Saïd Gédeon, directeur du département agriculture au sein de la Chambre de commerce et de l’industrie de Zahlé, dans la région productrice de la Békaa.

Le haschich, has been ?

À cela s’ajoute une nette évolution des modes de consommation, défavorable à la résine de cannabis ou haschich forme sous laquele le cannabis libanais est transformé. En Europe, principal débouché de la production libanaise après le marché local, elle n’est plus depuis longtemps la reine des coffee shops. « Dans les années 1980, on trouvait énormément de “hasch” libanais à Amsterdam, mais aujourd’hui il est passé de mode, les consommateurs lui préfèrent “l’herbe”, ce qu’on appelle aussi la “marijuana”, faite de toutes les parties séchées de la plante dont les feuilles. Sa culture a fortement augmenté en Europe », explique Michael Knodt, contributeur de plusieurs revues spécialisées.

Une grande partie de ces produits sont par ailleurs issus de nouvelles plantes génétiquement modifiées pour obtenir de plus fortes teneurs en tétrahydrocannabiol (THC), la molécule responsable des effets euphorisants de sa consommation. Résultat, selon Michael Knodt, 90 % du marché noir ou gris est aujourd’hui dominé par la marijuana. Et sur les 10 % conservés par la résine de cannabis, « la grande majorité est en provenance du Maroc », ajoute le spécialiste.

Surnommé le “Libanais rouge” ou le “Libanais jaune” ‒ selon la période de la saison à laquelle a lieu la récolte, le haschisch libanais s’écoule ainsi aux prix désormais relativement bas de 13 et 8 dollars le gramme. Conséquence : le prix moyen de rachat de la résine de cannabis aux exploitants est tombé sous les 400 dollars le kilo, contre 1 000, voire 2 000 dollars au temps de sa splendeur.

Opportunisme politique

D’où cet intérêt renforcé pour cette reconversion vers la thérapeutique chez les hommes politiques. Ceux-ci y voyant le moyen de “redorer leur blason” auprès des habitants de la Békaa, qui ont très nettement sanctionné leurs habituels représentants politiques lors des deux élections municipales et législatives.

Et plutôt que de se hasarder à introduire une plante complètement nouvelle, comme ce fut le cas dans les années 1960 avec la tentative de substitution du chanvre par le tournesol, finalement avortée, le Liban pourrait ainsi continuer à tirer parti de ses années d’expérience avec le cannabis, cultivé depuis l’Empire ottoman et prohibé relativement tard à la fin du XXe siècle, à la demande expresse des Américians qui financèrent les campagnes d’éradication. Le climat semi-aride et l’ensoleillement de la plaine de la Békaa, où se trouve l’essentiel de la production, en font pour cela une région privilégiée. « C’est une plante qui résiste très bien aux maladies et au manque d’eau, et dont la culture est peu onéreuse », explique Salem Darwich, à la tête du département d’économie agricole de l’Université libanaise et coauteur d’une étude comparative sur la culture du haschisch au Maroc et au Liban.

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Le cannabis thérapeutique pourrait-il être le nouvel eldorado des paysans de la Békaa ? En tout cas, le marché mondial du cannabis thérapeutique s’annonce prometteur. Selon une étude conjointe des cabinets américains spécialisés Arcview et BDS Analytics, il est ainsi passé de 3 milliards de dollars en 2013 à près de 7 milliards en 2017 et pourrait dépasser les 11 milliards en 2022. Deux des cannabinoïdes composant la plante de cannabis ‒ le cannabidiol (CBD) et le THC ‒ sont en effet aujourd’hui reconnus par plusieurs autorités de santé comme actifs dans le traitement de certains symptômes et la prévention des effets secondaires d’autres traitements.

La Food and Drug Authority américaine admet notamment l’efficacité du cannabis et de ses dérivés dans la prévention des crises d’épilepsie, le soulagement de certaines douleurs neuropathiques et chroniques, pour stimuler l’appétit chez les patients atteints du sida, et pour réduire les nausées et vomissements provoqués par la chimiothérapie chez les patients atteints du cancer. Aujourd’hui, une trentaine d’États ont en conséquence fait le choix de sa légalisation pour un usage thérapeutique.

Énormes restrictions

Pourtant, ce nouveau marché légal est bien moins accessible qu’il n’y paraît, notamment pour le Liban. Les législations, quand elles ont été modifiées, restent encore dans l’ensemble très strictes. « Les cadres juridiques varient énormément d’un État à l’autre sur cette question et certains restent très conservateurs », ajoute le professeur Fadi al-Jardali, à la tête du centre de recherche Knowledge to Policy de la faculté des sciences de la santé de l’Université américaine de Beyrouth.

La France, par exemple, qui compte quelque 700 000 consommateurs quotidiens de cannabis récréatif, malgré sa prohibition, n’autorise que deux médicaments à base de THC : le Marinol et le Spasivex. Le premier, composé de THC de synthèse, ne concerne qu’une centaine d’utilisateurs et n’est délivré qu’avec une autorisation temporaire. Le second, dont le nombre d’usagers potentiels est estimé à 2 000 patients, n’est toujours pas disponible faute d’accord sur son prix de vente.

Quatre pays importateurs

Difficile dans ce cas d’imaginer un avenir radieux pour le cannabis thérapeutique libanais. D’autant que parmi les États ayant légalisé la consommation, beaucoup sont eux-mêmes producteurs, à l’instar de plusieurs États américains ou encore de l’Uruguay. Ainsi, seuls quatre pays peuvent, à l’heure actuelle, être considérés comme des importateurs significatifs de cannabis à usage thérapeutique : l’Allemagne, l’Italie, la République chèque et l’Australie.

« L’Allemagne représente 90 % des importations européennes et, là aussi, les critères sont drastiques », estime Michael Knodt. L’agence publique du cannabis médical impose que les graines utilisées pour produire le cannabis soient certifiées et la plante cultivée dans un espace sécurisé, dans lequel l’air est filtré. « De telles installations, lorsqu’elles impliquent la mise en place d’un éclairage artificiel, peuvent coûter entre deux à dix milliards d’euros », ajoute Michael Knodt. Dans tous les cas, le marché allemand est déjà desservi par plusieurs mastodontes, engagé depuis longtemps dans cette course à l’or vert : les Pays-Bas, le Canada et, à partir de novembre, Israël. L’Allemagne elle-même devrait débuter la production en 2021.

« Même en se passant d’éclairage artificiel, comme pourrait le faire le Liban grâce à son climat, ces installations restent très coûteuses », estime Michael Knodt.

Quant à imaginer que le Liban fasse comme le Maroc et importe des graines… « Qui paierait la facture ? » s’inquiète Salem Darwich. « Il est peu probable que les agriculteurs prennent le risque d’abandonner la variété locale, dont ils peuvent reproduire eux-mêmes les semences », remarque encore l’économiste agronome. Dans sa proposition de loi, le député FL Antoine Habchi envisage la remise de licences à des sociétés pharmaceutiques étrangères qui seraient mises directement en contact avec les agriculteurs pour faire fonctionner la filière, de la remise des semences à la distribution. Dans l’esprit de ce texte, les cultures de substitution auraient une teneur plus élevée en CBD qu’en THC. Mais le Liban aurait-il vraiment un avantage comparatif à cultiver un cannabis que l’on trouve partout ailleurs ?

Manque de recherche scientifique

À l’inverse, les vertus thérapeutiques de la plante locale n’ont été que très peu étudiées. À ce jour, seule la Lebanese American University s’y penche véritablement. « Nous avons obtenu fin mai une première autorisation du gouvernement pour recevoir des échantillons afin de débuter nos recherches », se félicite le Dr Mohammad Mroué, enseignant en sciences pharmaceutiques. Ces premiers travaux visent à tester l’efficacité de l’huile de cannabis libanais sur le ralentissement de la reproduction des cellules cancéreuses et son action anti-inflammatoire. Le chercheur attend désormais la formation du gouvernement pour faire avaliser la création d’un centre de recherche sur le cannabis médicinal. « Ce sera le premier du monde arabe », note le Dr Mroué.

Mais, « les résultats attendront plusieurs années », estime-t-il. À titre de comparaison, on rappellera que c’est plus de 50 ans après l’isolation de la molécule THC par les chercheurs israéliens Raphael Mechoulam et Yechiel Gaoni, en 1964, et après plusieurs dizaines d’années de recherche et d’expérimentation, qu’Israël s’apprête enfin à exporter sa toute première cargaison de cannabis thérapeutique courant novembre.

Du rêve à la réalité, il y a donc encore un pas énorme à franchir. « Le Liban a énormément d’investigation à faire en la matière s’il veut avoir une chance de percer », estime Michael Knodt. « Un premier pas serait peut-être déjà de légaliser le cannabis à usage thérapeutique sur le marché local, afin de mieux comprendre les enjeux de la filière », estime l’expert. Sans cette démarche fondamentale, « ces propositions de loi s’apparentent plus à une démarche politique qu’à une réelle logique de développement agricole et économique », comme le déplore Saïd Gédéon.