Riad Salamé a annoncé la création d’une crypto-monnaie 100 % libanaise à très court terme. Une “livre libanaise virtuelle” qui sera exclusivement réservée à l’usage local. De nombreux risques restent malgré tout encore à lever. En premier lieu, ceux relatifs au blanchiment d’argent et à la cybersécurité.

 Lors du 4e Forum anticybercriminalité, organisé fin octobre par le groupe de presse al-Iktissad wal Aamal et la Banque du Liban (BDL), une petite phrase de Riad Salamé a fait les gros titres de la presse quotidienne.

«Le Liban va très prochainement lancer sa propre monnaie digitale», a en effet assuré le gouverneur de la Banque centrale. Cette future monnaie numérique, 100 % “Made in Lebanon”, serait émise par la BDL en livres libanaises et son utilisation serait strictement locale.

«Son but est de faciliter les méthodes de paiement, de mettre en œuvre la transformation technologique des institutions financières et de réduire les coûts supportés par le consommateur», a expliqué Riad Salamé.

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L’intérêt de la BDL pour les monnaies digitales ne date pas d’hier : dès 2013, elle s’était exprimée sur l’importance et les risques liés au développement des crypto-monnaies. Le Liban avait même été le premier pays du Moyen-Orient à émettre un avertissement officiel concernant leur commerce.

Salamé avait d’ailleurs réitéré cette position en 2017, tout en affirmant réfléchir à la création d’une monnaie digitale adossée à la livre libanaise. «Nous comprenons que la monnaie électronique jouera un rôle de premier plan à l'avenir. Mais la BDL doit d'abord prendre les dispositions nécessaires et développer un système de protection contre la cybercriminalité», avait-il spécifié à l’époque.

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Une fois n’est pas coutume au Liban, une rapide mise en œuvre pourrait suivre. En octobre, le Parlement a adopté une loi sur les transactions électroniques et les données personnelles, dont l’article 61 offre la première mention officielle des “monnaies électroniques et numériques” dans un texte juridique. Le Parlement a toutefois botté en touche, laissant à la Banque centrale toute responsabilité dans l’édiction d’un cadre réglementaire pour ces devises.

Des jetons stables 

La monnaie qu’entend créer la BDL n’a rien d’une initiative isolée. La Tunisie a été le premier pays à émettre son e-dinar en 2015, suivie fin 2016 par le e-CFA au Sénégal, tous deux basés sur une blockchain.

D’autres États sont en phase d'expérimentation tels que l’Uruguay, Dubaï avec son emCash, l’Iran, qui cherche à contourner les sanctions américaines, ou encore Singapour. La société suisse X8 vient, quant à elle, de recevoir pour son “stablecoin” une certification “sharia-compliant” décernée par le Shariyah Review Bureau, un auditeur privé accrédité par la Banque centrale de Bahreïn.

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Si la Banque centrale libanaise semble tellement s’intéresser aux crypto-monnaies, c’est qu’elle pressent que la dématérialisation est une étape cruciale à intégrer.

Soutenus par le Fonds monétaire international (FMI), ces “central banks digital currencies” (CBDC) peuvent améliorer l’accès à des systèmes de paiement sécurisés, permanents, instantanés, moins coûteux que les transferts bancaires et immunes à la volatilité qui caractérise les crypto-monnaies telles que le bitcoin.

Forme digitale d’une devise fiduciaire existante telle que la livre libanaise, elles agiraient donc comme un pont entre le monde réel et le monde digital, améliorant l’inclusion financière en offrant à tous de passer de la monnaie réelle à la monnaie digitale avec l’ouverture d’un compte auprès de la Banque centrale.

Contrairement aux “stablecoins” tels que le très controversé Tether, dont la parité revendiquée à une devise, ou un actif existant, a pu être mise à mal et n’a jamais fait l’objet d’un audit sérieux, les CBDC ne peuvent pas se détacher de la devise nationale.

Pour la BDL, il s’agit ainsi de bénéficier des avantages offerts par les monnaies digitales sans supprimer l’autorité centralisée d’un régulateur étatique. En outre, le secteur bancaire libanais n’aurait jamais accepté la création d’un “stablecoin” ou d'une crypto-monnaie décentralisée, non régulée par la BDL. Outre les problèmes de sécurité et de souveraineté, cela aurait un impact majeur sur les transferts d’argent entre la diaspora et le Liban, qui représentent 20 % du PIB libanais. Une crypto-monnaie décentralisée en peer-to-peer permettrait en effet aux Libanais de transférer leurs fonds entre le Liban et l’étranger sans frais bancaires.

Risques de blanchiment d’argent?

Mais même en étant régulées et centralisées, les monnaies digitales induisent des risques dont les autorités de contrôle affirment être pleinement conscientes.

«Il est urgent que les pays prennent des mesures concertées contre l'utilisation des actifs électroniques dans les opérations de blanchiment d'argent et de financement du terrorisme», a déclaré le secrétaire exécutif du Groupe d’action financière de la région Mena, une organisation régionale basée à Bahreïn, Alwaleed al-Sheikh, lors du forum d'octobre.

À son tour, Riad Salamé a précisé que les crypto-monnaies «sont plus utilisées pour le blanchiment d’argent que pour le financement du terrorisme, car il n’existe aucun mécanisme de change pour ces devises dans les zones de conflits».

Le risque de blanchiment d’argent pourrait toutefois être contenu si la Banque centrale vérifie l’origine des fonds des particuliers lors de leur conversion en forme digitale. En matière de blanchiment d'argent, la monnaie traditionnelle reste d'ailleurs toujours maîtresse comme l’atteste le raid récent de la police allemande contre la Deutsche Bank.

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Pour qu’une monnaie digitale “saine” puisse voir le jour au Liban, les autorités devront donc répondre aux mêmes exigences de conformité, de vérification de l’identité du client (KYC) et de l'origine de ses fonds (AML) que celles prévalant dans le secteur bancaire traditionnel, mais selon des procédures sensiblement différentes, souvent basées sur la blockchain. Il existe des sociétés spécialisées qui pourraient assurer le rôle de certificateur, prévu par la loi publiée au Journal officiel du 18 octobre dernier.

Ces sociétés prestataires de services de certification pourraient générer les clés privées et publiques validant les transactions électroniques au Liban, pour le compte de la Banque centrale. Une telle société serait alors amenée à manipuler des données à caractère personnel (nom, adresse électronique, numéro de téléphone…) et assurer une intermédiation entre les parties au contrat électronique.

La question du Colibac

En cas de litige, le Conseil libanais d’accréditation (Colibac) – institué par la loi n° 575 du 11 décembre 2004, mais jamais rendu opérationnel – serait alors censé auditer le prestataire de certification privé si ce dernier n’avait pas été préalablement accrédité.

L’accréditation des services de certification par le Colibac n’est pas obligatoire, mais elle permettrait d’accélérer les règlements de litige, le juge pouvant alors utiliser directement les preuves fournies par le prestataire de certification.

Au regard de la complexité du système et des lenteurs d’exécution à prévoir du fait notamment de l’inactivité du Colibac, la technologie blockchain offre toutefois une solution intéressante. Elle permettrait d’enregistrer et de certifier automatiquement les transactions électroniques selon des standards officiels prédéfinis, rendant tout litige quasi impossible.

Au Liban, de premières expérimentations ont déjà eu lieu dans le privé : fin 2015, AID:Tech s’était ainsi associée à des experts humanitaires pour fournir une aide internationale aux réfugiés syriens en utilisant la blockchain.

À la mi-octobre, ConsenSys, une société américaine spécialisée dans la blockchain, a organisé à Beyrouth un événement consistant en ateliers de formation ainsi qu’un hackathon. Les 32 participants s’y sont formés et le premier prix du hackathon a récompensé BlocRefs, une solution de tracement en ligne des dons aux réfugiés.

Alexis Maloux, head of Business chez CSI, une société de conseil et d'intelligence économiques installée à Beyrouth spécialisée dans la blockchain, le big data et les services de sécurité et d'audit de risques.